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Full text of "Le conseil de Dante, 1321-1921"

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CHARLES  MAURRAS 


LE 

CONSEIL  DE  DANTE 


1321-1921 


E  perd  leva  su  1  Viiui  iaiiibuscia 
Con  l'aninw  chc  vince  oyni  batlaylia, 
Se  col  siio  grave  corpo  non  s'accascia. 

Pii)  Itinga  sculu  convienche  si  saglia. 
Infeuxo,  XXIV,  52-55. 


PARIS 
NOUVELLE  LIBRAIRIE  xNATIONALi: 

3.    l'I.ACR     DU     PANTHliON,    ;{ 

M  C  M  X  X 


à 


LE 


CONSEIL  DE  DANTE 


1321-1921 


OUVRAGES   DU  MEME  AUTEUR 


A    LA    MEME    LIBRAIRIE 

L'Action  fiiançaise  et  la  nELicioN  cathoi.iole. 

L'AvKNiR  DE  l'Intelligence,  suivi  de  :  Auguste  Comte;  Le  Romantisme  fémi- 
nin; Mademoiselle  Monlc,  ou  la  Génération  des  événements. 
Une  Campagne  ROYALrsxE  au  Figaro. 

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KiEL  et  Tanger.  La  République  française  devant  l'Europe. 
La  Politique  religieuse. 

Quand  les  Français  nk  s'aimaient  pas.  Chronique  d'une  renaissance.  (1895-1909.) 
Si  le  coup  de  force  est  possible  (en  collaboration   avec  H.  Dutrait-Crozon). 

ARTICLES  DE  GUERRE 

La  Franck  se  sauve  elle-même.  De  Juillet  à  mi-Novembre  (9i4. 

Le  Parlement  se  réunit.  De  mi-Novembre  1914  à  fin  Août  1915. 

Ministère  et  Parlement.  De  Septembre  à  fin  Décembre  1915. 

La  Blessure  intérieure  De  Janvier  à  fin  Mai  1916. 

Le  Pape,  la  Guerre  et  la  Paix. 

La  Part  du  Combattant. 

Les  Chefs  Socialistes  pendant  la  Guerre. 

Les  Trois  Aspects  du  Président  Wii.son. 


Jean  Moheas.  Etude  littéraire  (épuisé). 

L'Idée  de  la  décentralisation.  (Bureaux  de  l'Action  française.) 

Trois  IDÉES  politiques  ;  Chateaubriand,  Michrlet,  Sainte-Beuve.  [Champion.) 

Anthinéa.  D'Athrnes  d  Florence.  (Champion.) 

Les  Amants  de  Venife.  George  Sand  et  Musset.  (E.  de  Boccard  ) 

Un  débat  nouveau  sur  la  République  et  la  décentralisation  (en    collaboration   avec 

MM.  Paul-Boncour.  Joseph  Reinach,  Clemenceau,  Xavier  de   Ricard,  Varenne,    Ciémen- 

tel,  etc.)   (épuisé). 
Libéralisme  et  Libertés.  Démocratie  et  peuple.  (Bureaux  de  l'Action  Française.) 
Idées  Royalistes.  (Bureaux  de  l'Action  Française.) 
L'Étang  dk  Berre.  [Champion.) 
Athènes  Antique.  [E.  de  Boccard.) 


CHARLES  MAURRAS 


LE 

CONSEIL  DE  DANTE 


1321-1921 


E  perô  leva  su!  Vinci  l'ambascia 
Con  l'animo  che  vince  ogni  battaglia, 
Se  col  suo  grave  corpo  non  s'accascia. 

Piii  lunga  scala  convien  che  si  saglia. 
Inferno,  XXIV,  52-55. 


PARIS 
NOUVELLE  LIBRAIRIE  NATIONALE 

3,    PLACE    DU    PANTHÉON,    3 
MCMXX 


Mb 


IL  A  ÉTÉ  TIRÉ  DE  CET  OUVRAGE   : 

Cinquante  exemplaires  sur  vergé  pur  fil 

des  Papeteries  Lafunia 

numérotes  à  la  presse  de  1  à  50 

et  2200  exemplaires  sur  vélin  Navarre,  numérotés 

^,,^«™«.^„^.|a  presse  de  51  à  2200. 


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Copyright  1913,  by  Société  française  d  Ëdition  et  de  Librairie, 

proprietor  of  Nouvelle  Librairie  Nationale. 

Tous  tiroitsde  reproduction,  de  traduction  cl  d'adaptation  réservés. 


La  nuit  du  13  au  1^  septembre  1920  a  commencé 
r année  qui  accomplira  le  sixième  centenaire  de  la 
mort  de  Dante.  Le  genre  humain  va  le  célébrer  digne- 
ment. 

Puisque  un  rendez-vous  est  donné,  chacun  doit  y 
venir,  apportant  la  palme  ou  la  gerbe.  Voici  le  peu 
que  j'ai.  Ces  pages  ont  été  écrites  pour  une  traduction 
de  TEnfer  qui  est  la  plus  belle  de  France.  Epuisé 
avant  la  guerre,  le  précieux  travail  de  Madame 
Espinasse-Mongenet  na  pu  être  réimprimé  depuis. 
Il  ne  reparaîtra  pas  avant  quelques  semaines.  Ma 
préface  en  est  détachée.  Elle  part  en  avant  comme  le 
héraut  et  le  messager.  Je  voudrais  amener  à  l'édition 
prochaine  un  peuple  nouveau  de  lecteurs. 

Le  tour  général  de  ces  réflexions  anciennes  sur  le 
plus  passionné  et  le  plus  volontaire  de  tous  les  poètes 
ne  tendait  qu'à  offrir  aux  lecteurs  français  Vesprit 
de  son  conseil  et  l'essence  de  sa  leçon  :  mais,  parue  il 
y  a  huit  ans  déjà,  conçue  et  mûrie  dans  l'attente  et 


8  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

Vangoisse  de  ce  que  /appelais  alors  «  une  épreuve 
que  tout  prépare  »,  les  mêmes  réflexions  rendront- 
elles  le  moindre  service  aujourd' hui  ?  Après  l'échéance 
du  grand  carnage,  ce  conseil  de  Dante  conserve-t-il 
une  raison  d'être  ? 

Il  me  semble  qu'on  peut  le  croire.  Nous  avons 
devant  nous  des  tombeaux  à  entretenir,  des  vides 
à  combler,  des  désastres  à  réparer.  Ce  nest  pas  la 
besogne  qui  manque.  Un  poète  créateur  d'âmes,  rec- 
teur d  intelligence,  excitateur  de  courage  et  de  volonté 
nous  demeure  excellent  à  comprendre,  à  sentir,  à 
approfondir.  On  reste  dans  le  vrai  quand  on  le  prie 
de  consentir  à  rester  Vhôte  de  notre  ruine  pour  nous 
entraîner  au  travail  ou  nous  aider  à  persévérer  dans 
nos  deuils.  Nulle  voix  d'homme  ne  sonne  comme  la 
sienne  entre  les  vivants  et  les  morts.  Brève  et  pro- 
fonde, elle  convient  également  à  ce  qui  nous  fuit  dans 
le  temps  et  nous  classe  dans  l éternel. 

J'ai  essayé  de  préparer  et  d  introduire  le  lecteur. 
De  tels  soins  ne  seront  pas  superflus  tant  quon  s'ac- 
cordera à  juger  Dante  un  auteur  assez  difficile. 

Dans  les  heures  déjà  lointaines  où  se  composait 
cette  étude,  un  ami  qui  nest  plus  là  m'avait  donné 
les  éléments  d'une  courte  note  d'histoire  littéraire  que 


LE   CONSEIL    DE    DANTE  9 

ion  trouvera  page  5'i  et  dont  on  verra  l'importance. 

Je  veux  graver  ici  le  nom  de  cet  ami  :  politique, 
orateur,  historien  érudit  et  sage.  Octave  de  Barrai 
aimait  Dante  d  une  passion  jalouse  qui  ne  s'éteignit 
quavec  lui.  Quand  il  nous  quitta  pour  la  guerre  en 
août  191'i,  il  emportait  les  trois  Cantiques  avec  son 
Racine  diamant.  Après  la  première  blessure,  au  dernier 
soir  de  sa  permission  de  convalescence,  la  causerie 
ayant  longtemps  flotté  sur  les  tranchées  et  les  cime- 
tières du  front  à  la  mémoire  de  nos  innombrables 
amis  perdus,  nous  ne  pûmes  nous  séparer  sans  faire 
des  stations  à  différents  paliers  de  l'Enfer,  du  Pur- 
gatoire et  du  Paradis  :  partout.  Barrai  avait  ses  habi- 
tudes et  ses  dilections.  C'est  en  causant  de  son  poète  que 
nous  nous  sommes  dit  au  revoir  pour  toujours.  Mais 
le  grand  nom  et  la  grande  gloire  reparurent  encore 
dans  une  lettre  quil  ni  écrivait  le  5  juillet  1915  ;  il 
passait  à  Racine,  ayant  fini  de  relire  Dante,  me 
disait-il. 

Un  mois  plus  tard,  dans  la  nuit  du  4  au  5  août, 
comme  il  venait  de  prendre  sa  faction  volontaire  dans 
un  poste  d'écoute  en  avant  de  Soissons,  sa  ville  natale. 
Octave  de  Barrai  recevait  en  plein  front  cette  balle 
qui  l'a  tué. 

En  souvenir  du  monde  d'idées  vigoureuses  et  douces 


10  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

<]iii  vécurent  dans  l'orbe  spacieux  de  ce  noble  front,  le 
petit  livre  auquel  il  a  contribué  vient  se  déposer  de 
lui-même  aux  pieds  de  Barrai  endormi.  Nos  paroles 
écrites  ne  sont  que  des  signes  fugaces  et  ne  peuvent 
atteindre  à  la  force  du  sang  versé.  Mais  le  mieux 
qu  elles  aient  à  faire  est  de  s  employer  dans  la  suite 
et  dans  le  sillage  de  ce  beau  sang.  Puissent  ainsi  les 
miennes  agir  et  militer  pour  le  maintien  de  notre  race 
et  la  renaissance  de  notre  esprit  ! 


15  septembre  1920. 


LE  CONSEIL  DE  DANTE 


E  perb  leva  su  !  Vinci  Vambascia 
Con  lanimo    che  vince  ogni  batlaglia. 
Se  col  suo  grave  corpo  non  s'accascia. 

Più  lunga  scala  convien  che  si  saglia  '. 

(IxFEHNO,    XXIV,   52-55.) 


En  entreprenant  de  traduire  les  trois  Can- 
tiques, vers  par  vers  et  presque  mot  à  mot, 
dans  les  justes  limites  de  la  correction  et  de 
rélégance,  sans  craindre  d'affronter  le  face- 
à-face  du  texte  italien  reproduit  en  regai:d, 
]^|me  Espinasse-Mongenet  a  rendu  un  service 
éminent  aux  lettres  française  et  non  aux  lettres 
seules  :  quand,  grâce  à  elle,  nous  saurons  lire 
Dante  dans  son  langage  et  l'interpréter  selon 
notre  esprit,  l'œuvre  d'art  du  poète  et  celle  du 
traducteur  donneront  ensemble  un   enseigne- 


1.  «  C'est  pourquoi  lève-toi  !  Triomphe  de  ta  fatigue  —  par 
«  l'esprit,  lequel  sort  vainqueur  de  tout  combat  —  s'il  ne  flé- 
«  chit  point  en  même  temps  que  son  corps  pesant.  —  Par  une 
«  longue  échelle  il  nous  faudra  monter  »  (Jî/j/er,  XXIV,  52-55). 


12  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

ment  qui  ne  peut  s'arrêter  à  la  poésie.  Nous 
verrons  mieux  les  ressemblances  et  les  diffé- 
rences de  notre  génie  national  par  rapport  à 
Dante,  à  Florence  et  à  l'Italie,  et  nous  senti- 
rons beaucoup  plus  à  vif  leur  beauté  et  leur 
charme  ;  mais,  par  delà  cette  lumière,  qui  pro- 
duit déjà  de  la  force,  une  autre  vertu  lumineuse 
pourra  naître  du  commerce  et  de  Tétude  du 
grand  poète,  de  Tamitié  qu'inspireront  ses 
étrangetés  fraternelles  :  son  poème  fait  une 
Somme  de  la  vie,  et  riche  en  énergie  vitale  ;  les 
imperfections  mêmes  en  ont  un  caractère  sti- 
mulant et  éducateur. 


—  Cest  le  roi  des  poètes,  disait  un  jour  un 
de  nos  maîtres,  et  comme  je  restais  muet  en 
pensant  à  Homère  et  à  ses  homérides,  il  in- 
sista :  —  ...du  moins,  des  poètes  modernes. 

Mais  il  dut  voir  que  je  pensai  alors  à  Racine 
et  à  ses  pareils. 

Dante  n'appartient  pas  à  la  race  des  pères 
directs  de  notre  esprit  et  de  notre  goût,  mais  il 
est  beaucoup  moins  éloigné  de  notre  nature 
essentielle  que  tous  les  autres  écrivains  de 
l'Angleterre,  de  TAUemagne,  de  TEspagneet  de 
ritalie  sur  lesquels  les  Français  ont  abusé  du 
droit  sacré  de  perdre  de  la  peine  et  du  temps. 

La  position  qu'il  occupe  tient  le  milieu  entre 
notre  art  classique,  indifférent  à  tout  ce  qui 
n'est  pas  de  la  perfection  éternelle,  patrimoine 
du  genre  humain,  et  l'ai't  des  siècles  successifs 


14  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

et  des  nationalités  séparées,  qui  recueille  et 
transmet  ce  qu'il  nomma  il  grido,  le  «  cri  », 
Tattention  et  l'entraînement  d'un  enthousiasme 
qui  passe.  Plus  que  n'avait  osé  aucune  des 
quatre  ou  cinq  grandes  ombres  qui  composaient, 
à  son  avis,  «  le  beau  collège  des  princes  du 
chant  sublime  »  et  le  conseil  suprême  de  toute 
poésie,  l'âme  de  Dante  se  complut  et  s'attarda 
aux  teintes  fugitives  de  l'espace  ou  de  l'heure 
qui  n'ont  d'avenir  que  la  mort.  Son  esprit,  qui 
était  fier  et  difficile,  aurait  dédaigné  les  beau- 
tés du  second  ordre  :  elles  ont  été  recueillies 
et  sauvées  par  sa  volonté,  qui  les  incorpora 
bon  gré  mal  gré  à  son  vers.  Celui-ci  en  reçoit 
une  charge  infiniment  lourde.  Mais  tel  quel, 
l'aliment  est  fort,  l'influence  en  est  salutaire  ; 
l'exemple,  presque  surhumain. 


I 

L'HOMME 


S'il  n'est  pas  le  roi  des  poètes,  comme  il 
faut  bien  en  convenir,  la  mort  dans  l'âme,  s  il 
ne  préside  pas  toute  la  poésie  moderne,  car 
Paris,  comme  Athènes,  y  précède  Florence, 
c'est  peut-être  le  roi  des  hommes.  On  se  fait 
une  idée  de  cette  royauté  en  considérant  ses 
portraits.  Le  long  masque  aiguisé  et  creusé, 
dont  la  stylisation  excessive  peut  aboutir  à  une 
véritable  caricature,  dégage,  à  1  examen,  les 
signes  d'une  sorte  de  supériorité  générique 
antérieure  aux  distributions  du  destin.  Sans 
le  bonnet  pointu  qui  le  classe  déjà  parmi  les 
docteurs  et  les  sages,  la  maigre  effigie  laurée 
d'or    pourrait    servir   à    désigner    tout    autre 


16  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

maître  des  hommes,  guide  politique  ou  chef 
mihtaire  :  volonté  de  Jules  César  ^  ou  du  gi-and 
Condé,  idées  d'Ai'istote  ou  de  Richelieu.  Une 
destinée  différente  changerait  peu  de  chose  à 
Taccent  décisif  de  ce  visage  supérieurement 
calme  et  clos,  mais  dont  les  traits  crispés  disent 
tant  de  passion  :  impérieux  bien  plus  qu'inspi- 
rés et  méditatifs.  Le  front  haut,  les  tempes  ser- 
rées, les  joues  creuses,  une  amère  bouche 
abaissée  qui  allonge  encore  la  face,  le  grand  œil 
reculé  du  profil  aquilin,  sous  l'arcade  proémi- 
nente, font  ressembler  le  dessin  de  ce  caractère  au 
type  abstrait  du  maître  en  soi,  du  chef  essentiel, 
l  homme  et  non  Vhomme  qui  s'appelle  Callias 
(modèle  qui  n'a  pas  été  inventé  au  quinzième 
siècle  et  que  le  douzième  avait  déjà  reçu  de 
l'antiquité) .  La  poésie  aura  été  l'organe  de  Dante , 
et  son  moyen  de  s'exprimer,  mais  sa  fin  primi- 
tive était  de  se  porter  en  avant  pour  être  suivi. 


1.  On  peut  voira  la  sculpture  latine  du  Louvre  un  Antio- 
chus  III,  longtemps  nommé  Jules  César,  dont  le  profil,  avec 
son  impression  de  haute  tristesse,  n'est  pas  sans  rapport  avec 
celui  de  Dante. 


i/homme  17 

Peu  d  hommes  eurent  une  vie  plus  complète 
et  plus  riche.  On  ne  savirait  se  contenter  d'en 
élever  aux  nues,  comme  Marsile  Ficin,  Texcel- 
lence,  «  Dante  Allgheri,  per  pcitria  celesie,  per 
abitazione  fiorentino^  di  stirpe  angelico,  in  pro- 
fessione  fîlosofo  poetico...  »  D'abord  son  exis- 
tence ne  se  borne  point  à  la  philosophie  ni  à 
la  poésie  :  soldat,  chef  de  faction,  magistrat, 
diplomate,  dessinateur,  médecin  (à  moins  qu'il 
ne  fut  droguiste  ou  marchand  d'épices),  auteur 
d'opuscules  de  physique  et  d'une  ample  théorie 
de  la  Monarchie,  philologue,  organisateur 
d'une  langue,  créateur  d'une  littérature  et  d'une 
pensée  qui  n'est  pas  épuisée,  il  représente  à 
peu  près  tout  ce  que  Ihomme  a  pu  être  de  son 
temps  et  dans  son  pays.  Sans  imprimer  sur 
tous  les  points  les  mai-ques  du  même  génie,  il 
y  laisse  souvent  l'empreinte  de  la  griffe  de  feu. 
Le  sentiment  qu'il  a  des  variétés  de  l'histoire, 
avec  ses  nuances  et  ses  couleurs,  est  tellement 
vif  que  son  art  rassemble  et  résume  le  moyen 
âge  entier,  autant  et  plus  encore  qu'il  n'annonce 
la  Reuaissance. 


18  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

En  même  temps,  cet  art  compose  une  véri- 
table géographie  poétique  de  l'Italie,  sommaire 
assurément,  mais  complète  et  si  éloquente  que 
la  terre  ainsi  embrassée  a  fini  par  porter  un 
peuple  qui  a  raison  de  l'appeler,  par  la  voix 
d'Alfieri  :  «  il  gran  padre  AUgher  ».  Cela 
déborde  un  peu  Thabitat  florentin.  Elève  et 
bon  élève  des  lecteurs  et  disputeurs  de  théolo- 
gie, il  n  ignore  point  que  tout  homme  devrait 
vivre  les  yeux  fixés  sur  la  sphère  immortelle 
et  incorruptible  de  l'Etre.  Il  se  rit  avec  eux  de 
tout  ce  qui  confond  l'être  avec  le  changement  : 
plongé,  presque  perdu  dans  l'universel  de  la 
poésie  et  de  la  pensée,  il  pourrait  devenir  le 
docteur  angélique  du  rythme  s'il  n'était  infini- 
ment trop  attaché  à  la  terre  pour  correspondre 
de  tout  point  à  la  vaine  hyperbole  métaphy- 
sique de  Ficin. 

Quand  il  se  vante  d'avoir  appris  comment 
«  r homme  s'éternise  »,  l'éternité  intellectuelle 
est  déjà  conçue  à  la  manière  humaine  de 
Pétrarque,  et  cet  humanisme  amoureux  de 
gloire   apparaît   incapable   de   se   détacher   de 


l'homme  19 

beaucoup  d  affaires  sublunaires.  Les  biens  de 
la  vie,  ses  hochets,  l'intéressent  tous  à  la  fois. 
Il  entre  dans  sa  gravité  une  multitude  de  dis- 
tractions, sans  excepter  les  plus  légères  et  les 
plus  imprévues. 

Quelle  variété  !  Le  même  homme  qui  pleure 
sur  «  l'Italie  esclave  et  hôtellerie  de  douleurs  » 
se  laisse  très  bien  entraîner  par  l'amertume 
d'une  défaite  politique  à  simuler  la  plus  allègre 
indifférence  envers  l'idée  de  la  patrie.  Il  écrira 
tranquillement  :  «  Nous  dont  la  patrie  est  le 
monde...  Nos  cmtem  ciii  mundus  est  patria, 
velut  piscibiis  œquor\  »  Si  la  perspective  de  ne 
jamais  revoir  Florence  le  fait  frémir  d'horreur, 
il  ajoute,  dans  la  fameuse  lettre  à  Can  Grande, 
les  consolations  sacrilèges  :  «  Non  solis  astro- 
rumque  spécula  iibiqiie  conspiciam  ?  Nonne  dul- 
cissimas  veritates  potero  specnlari  ubique  sub 
cœlo?  »  Oui,  le  soleil  et  les  autres  astres,  les 
hautes  vérités,  dans  leur  douceur  suprême, 
sont  visibles  sous  tous  les  cieux  !  Ce  poète  d'une 


1.  De  vulgari  eloquio,  I,  6. 


20  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

cité  a  toujours  soin  de  se  marquer  des  abris  et 
des  refuges  œcuméniques  ;  mais  le  souvenir  de 
ses  temples  de  sereine  contemplation  ne  le 
sauve  jamais  des  réveils  de  patriotisme  pieux 
ou  de  civisme  involontaire.  Le  frémissement 
de  l'indignation  désintéressée  finira  par  deve- 
nir sa  plus  belle  muse,  et  quand  la  défaite  et 
Texil  auront  achevé  de  le  pousser  à  bout,  nulle 
haute  sagesse  ne  pourra  empêcher  qu'une  satire 
Irénétique  d'un  accent  presque  religieux  ne 
tienne  désormais  le  milieu  de  son  chant. 

Ne  pouvant  plus  frapper  le  félon  et  le  traître, 
ni  de  l'épée,  ni  de  la  loi,  le  poète  vaincu  leur 
infligera  une  place  dans  son  enfer  avec  toutes 
les  notes  infamantes  qu'il  y  faudra  et  en  les 
désignant  par  leurs  noms,  leurs  prénoms,  leurs 
armoiries.  Un  des  cachots  du  dernier  cercle, 
le  plus  noir,  le  plus  glacial,  aménagé  pour  cer- 
taines âmes  choisies,  leur  convient  si  exacte- 
ment qu'elles  y  tombent  avant  même  que  leur  vie 
ne  soit  terminée.  C'est  la  geôle  où  s'expie  toute 
trahison.  «  L'âme  n'a  pas  plus  tôt  trahi ^  que 
«  son  corps  lui  est  enlevé  par  un  démon  qui 


l'homme  2i 

«  la  gouverne  dans  la  suite  jusqu'à  ce  que  son 
«  temps  soit  entièrement  révolu  :  pour  elle, 
«  elle  s'abat  dans  cette  triste  citerne  ».  Comme 
on  nomme,  au  passage,  Tun  de  ces  privilégiés 
de  Félite  infernale  :  «  —  Tu  dois  le  recon- 
«  naître,  c'est  messire  Branca  d'Oria,  et  il  y  a 
«  plusieurs  années  déjà  passées  depuis  qu'il 
«  est  enfermé  comme  le  voilà.  »  —  «  Je  crois  », 
est-il  répliqué,  «  que  tu  me  tromjDCs,  car 
«  Branca  d  Oria  n'est  point  encore  mort  ;  il 
«  mange  et  boit,  et  dort,  et  se  revêt  de  ses 
«  habits.  »  Pure  apparence,  qui  se  dissipe  en 
s'expliquant  :  le  traître  Branca,  a  bien  laissé 
son  corps  à  un  diable,  qui  vaque  sous  son  nom 
aux  occupations  de  la  vie  et  même  continue  la 
besogne  de  trahison  dont  le  cadavre  qu'il  anime 
a  pris  l'habitude  invincible  et  le  pli  machinal, 
mais  la  personne  de  Branca,  annonce  Dante, 
n'est  plus  sur  notre  terre  :  elle  paie  son  dû 
chez  les  morts... 

L'exquise  atrocité  de  la  peine  correspond  à 
tout  ce  que  nous  savons  de  la  vigueur  et  de  la 
logique  de  cet  esprit.  Il  est  éminemment  raison- 


22  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

nable,  sensible  aux  plus  fines  mesures  du  goût, 
mais  ne  recule  en  aucun  cas  devant  les  déduc- 
tions tirées  de  la  justice  ou  de  la  sagesse.  Une 
conduite  qu'il  réprouve  est  brièvement  qualifiée 
de  viltà,  épithète  que  notre  «  vilenie  »  traduit 
faiblement.  Dans  les  discussions  qu'il  soutient, 
l'adversaire  qui  se  laisse  tomber  au-dessous 
d'un  certain  niveau  d'intelligence  et  d'honneur 
est  plongé  dans  le  cercle  de  la  bestialità  ;  Dante 
lui  témoigne  que  c'est  proprement  à  coups  de 
couteau,  col  coltello,  qu'il  devrait  réfuter  des 
sottises  d'un  ordre  aussi  matériel  '■  :  il  juge 
qu'à  des  mots  qui  ne  sont  que  des  bruits,  de 
simples  déplacements  de  pure  matière,  d'autres 
mouvements  de  matière,  le  poing  fermé,  1  acier 
brillant,  répondent  parfaitement  bien.  Mais,  de 
ce  dur  langage  même,  il  ressort  que  l'aspect 
brutal  et  le  geste  grossier  sont  en  horreur  à 
Dante.  Il  ne  rêve  que  d'une  perfection  intellec- 
tuelle  d'équité    et   de   courtoisie,    de   paix    et 


1.  E  se  iavversario  volesse  dire...  risponder  si  vorrebbe  non 
colle  parole,  ma  col  coltello  à  tanta  bestialità.  (Convivio. 
Trat.  IV^,  cap.  XIV.] 


l'homme  23 

d'amour  ;  ainsi  Texige  la  politesse  de  son  esprit, 
mais  son  cœur,  hérissé  de  nobles  scrupules, 
ouvert  aux  belles  voluptés,  respire  une  âpre 
haine  dès  qu'on  fait  offense  à  ses  dieux. 

On  ferait  donc  bien  fausse  route  en  interpré- 
tant toutes  ces  diversités,  dont  j'abrège  le 
compte,  comme  les  jeux  d'un  caractère  heurté 
ou  contrasté.  Au  contraire,  cela  se  tient.  La 
continuité  magnifique  d'une  grande  âme  déve- 
loppe ses  éléments  complémentaires.  Cette 
nature  est  assez  ample  pour  occuper  et  pour 
combler,  par  exemple,  les  intervalles  du  patrio- 
tisme florentin  le  plus  ombrageux  au  catholi- 
cisme universel  le  plus  dégagé.  Il  n'y  a  pas 
contradiction,  mais  correction  et  complément 
dans  ces  alternances  de  la  justice  et  de  la  pitié, 
des  cris  de  colère  et  des  larmes  de  miséricorde. 
Il  est  bon  que  le  visiteur  de  la  Cité  dolente 
arrose  la  voie  qu  il  descend  de  pleurs  de  com- 
passion   sur   tant    d  infortunes   sans    termes  \ 


1.  Une  réparation  qui  ressemble  à  une  excuse  est  offerte  à 
l'âme  de  Pierre  des  Vignes  pour  le  mal  involontaire  que  lui  a 
fait  le  poète  en  passant.  {Enfer,  ch.  XIII.) 


24  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

mais  il  est  également  bon  que  certains  scélérats 
soient  insultés  par  lui,  ou  même  que  les 
traîtres  aient  la  tête  écrasée  au  passage  de  ses 
talons  ;  en  ce  cas,  comme  il  le  déclare,  «  ce 
fut  courtoisie  que  de  leur  être  vilain  !  »  Ces 
extrémités  de  Tâme  dantesque  ne  veulent  pas 
être  opposées,  mais  classées  et  comprises 
comme  les  termes  d  une  seule  et  même  série. 
Sa  sensibilité  tient  l'immense  entre-deux  de 
penchants  réputés  contraires.  Elle  se  définit 
par  l'ampleur,  la  densité,  la  justesse  et  un  don 
supérieur  d  équilibre.  Plein,  concis  et  sonore 
comme  le  vers,  ce  mouvement  ne  peut  s'arrêter 
qu'à  son  terme,  mais  il  s'arrête  toujours  là. 
haletant  et  vibrant  comme  la  flèche  au  but. 
Jamais  propos  si  médité  n'a  donné  un  tel  sen- 
timent de  la  vie  inquiète  et  du  cœur  en  sus- 
pens. Jamais  homme  plus  ébranlé,  ni  de  plus 
d'éléments,  n'a  su  se  reposer  dans  le  ciel  lumi- 
neux d  une  raison  plus  pure. 
Voyons  comment  cela  s'est  fait. 


II 

BÉATRICE 


Il  était  entré  dans  la  vie  par  un  amour 
si  beau  que  le  monde  en  subit  encore  le 
charme,  et  cependant  si  merveilleux  que 
la  critique  hésite  ou  même  refuse  dS"  ajouter 
foi. 

La  nuée  des  commentateurs,  s'appliquant  à 
résoudre  une  fausse  difficulté,  a  fini  par  noyer 
le  personnage  de  Béatrice  dans  les  explications. 
La  «  dame  bienheureuse  et  belle  »  que  Dante 
avait  aimée  enfant  et  qu'il  vit  disparaître  dans 
les  lumières  de  la  mort  en  a  été  réduite  au  triste 
état  d'allégorie  pure,  de  symbole  idéologique, 
simple  figuration  tantôt  de  l'Eglise  mystique, 
ou  de  la  Foi.  ou  de  la  Grâce,   et  tantôt  de  la 


26  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

contre  -  église ,  Charbonnerie  ou  Maçonnerie 
gibeline.  Il  n'y  a  pas  à  se  mettre  en  peine  de 
chasser  ces  imaginations.  Il  faut  plutôt  retenir 
les  plus  vraisemblables,  mais  les  mettre  à  leur 
place,  qui  n'est  pas  la  première,  puisque  le 
poète  la  leur  a  interdite.  Nous  tenons  de  Dante 
que  tout  ouvrage  de  sa  main  peut  compter  jus- 
qu'à quatre  sens  superposés  ;  en  admettant  tous 
les  systèmes  dont  on  fleurit  la  marge  et  le  fili- 
grane du  texte,  systèmes  qu'il  serait  absurde  de 
nier,  et  très  dangereux  d'oublier,  ces  divers 
sens  «  allégoriques  »,  «  anagogiques  »  et  «  mo- 
raux »  sont  des  interprétations  de  seconde 
ligne  ;  c'est  le  sens  historique  et  littéral  qui  se 
présente  en  premier  lieu  :  on  n'y  comprendra 
rien  si  Ton  ne  commence  par  accepter  le  mot- 
à-mot  vivant  et  sûr  de  la  poésie.  Ne  disons  pas, 
comme  le  plus  sot  des  commentateurs,  que  les 
choses  «  n'ont  de  valeur  pour  Dante  que  par  le 
secret  des  correspondances  »  car,  justement, 
les  choses  ont  tout  d'abord  pour  lui  toute  leur 
valeur  apparente.  C'est  seulement  au  delà  de 
cette  apparence  qu'elles  valent  par  leur  signifi- 


BÉATRICK  27 

cation'.  S'il  salue,  chante  et  prie  Madame  Béa- 
trice, c'est  que  Béatrice  a  été  la  reine  de  sa 
pensée.  Il  n'a  pu  se  représenter  comme  une 
sèche  entité  de  métaphysique  l'être  charmant  à 
qui  montait,  du  fond  de  ses  pires  détresses,  cette 
évocation,  la  plus  tendre  et  la  plus  caressante 
qui  se  soit  envolée  d'une  âme  de  poète  : 

Lucevan  gli  occhi  siioi  più  che  la  stella 
E  cominciammi  a  dir  soave  e  piana 
Con  angelica  voce,  in  sua  favella  : 

...  L'amico  mio  e  non  délia  venlnra 
Nella  diserla  piaggia  è  impedito  -. 

Plus  tard   la  même  dame  idéale  et  réelle, 


1.  «  Dans  le  plus  touchant  des  poèmes  »,  écrit  fort  bien 
Maurice  Barrés,  «  dans  la  Vita  Niiova,  la  Béatrice  est-elle 
«  une  amoureuse,  1  Eglise  ou  la  Théologie  ?  Dante...  vivait 
«  dans  uneexcitation  nerveuse  qu'il  nommait,  selon  les  heures, 
«  désir  de  savoir,  désir  d'aimer,  désir  sans  nom  —  et  qu  il 
«  rendit  immortelle  par  des  procédés  heureux.  »  (Préface  de 
Sous  l'œil  des  barbares,  éd.  de  1888) 

2.  «  Ses  yeux  brillaient  plus  que  l'étoile,  et  elle  commença 
«  à  me  dire,  suave  et  simple,  avec  une  voix  angélique  en  son 
«  expression  :...  Celui  que  j'aime  et  que  n'a  point  aimé  la 
«  fortune  sur  la  plage  déserte  est  empêché...  »  {Enfer,  II.) 


28  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

passant  de  l'état  naturel  au  surnaturel,  aura 
pour  fleurs  de  sa  couronne  toutes  les  idées 
générales  qui  conviennent  non  seulement  à  la 
beauté  et  à  Tamour,  mais  à  la  vertu,  à  la 
science,  à  la  sainteté.  Mais  premièrement  le 
poète  commença  par  Faimer,  par  la  perdre  et 
par  la  pleurer.  Heureux  et  bienheureux  le 
lecteur,  le  critique  d'assez  de  jugement  pour 
avoir  compris  que  voilà  bien  la  chair  et  le 
sang  du  poème,  sa  matière  et  sa  vie  ardente, 
ce  qui  vibre  de  fort  et  de  chaleureux  dans  sa 
voix.  De  là  viennent  l'élan  inépuisable  de  son 
soupir  et  le  sanglot  lascif  qui  s'éteint  dans  la 
plainte  rauque,  tout  ce  qui  donne  enfin,  âpre 
ou  douce,  au  poète  la  fidèle  note  d  amour  : 

...  Quando 
Amorc  spira,  noio  e  a  quel  modo 
Che  detla  dentro  vosignificando^. 

Boccace  eut  tout  à   fait  raison  de   le  dire. 


1.  «  Quand  lamour  inspire,  je  note,  et,  sur  ce  mode  qu'il 
«  me  dicte  au  (Jedans,  je  m  en  vais  le  publiant...  »  [Purga- 
toire, XXI V.^ 


BÉATRICE  29 

«  toute  »  véritable  «  poésie  »  est  «  théologie  », 
mais  cela  est  vrai  au  moment  où  elle  s'achève 
et  s  accomplit  au-dessus  du  monde  :  pour  s'éle- 
ver si  haut,  il  lui  faut  les  forces  d'en  bas,  elle 
ne  monte  au  ciel  que  formée  de  la  terre,  vêtue 
et  colorée  de  tous  les  charmes  de  la  vie.  C'est 
pourquoi  soyons  sages  et  gardons-nous  bien 
d'oublier  la  surface  brillante,  Todorant  et  suave 
épiderme  de  la  chanson.  Ce  doux  appareil 
printanier,  cette  allure  de  vita  niiova,  prin- 
temps de  l'année  et  de  l'âme,  démontrent  une 
fois  de  plus  comment  les  plus  nobles  pensées 
naissent  bien  de  Tébranlement  de  cet  «  esprit 
«  de  vie  qui  réside  dans  la  voûte  la  plus  secrète 
a  du  cœur^  »,  cet  esprit  qu'éveilla  la  première 
vue  de  Béatrice  et  qui,  dès  cet  instant,  «  com- 
«  mença  à  trembler  avec  tant  de  force  que  ce 
«  mouvement  se  fît  sentir  dans  les  plus  petites 
«    veines'\  »  Ces  confessions  naïves  et  transpa- 


1.  Vie  nouvelle,  II. 

2.  Id.,  ibid. 


30  LK    CONSEIL    DE    DANTE 

rentes  sous  leur  docte  appareil  déterminent  où 
est  le  point  d'attache  et  le  point  de  départ  : 
dans  la  franche  réalité,  dans  le  premier  frisson 
de  l'âme  sensitive.  Quand  le  jeune  poète  aura 
grandi  du  côté  du  soleil  et  des  autres  étoiles, 
une  sphère  supérieure  Taccueillera  et,  comme 
il  dit,  elle  tournera  pour  résoudre  l'agitation  et 
le  trouble  où  le  sentiment  l'a  jeté  :  en  atten- 
dant, voici  un  sincère  cœur  d'homme  déchiré 
et  flétri  à  cause  d'une  enfant  dont  l'image  le 
suit. 

Bientôt  ce  mal  étrange  aura  fait  son  éduca- 
tion. Son  souci,  sa  souffrance,  l'initieront  à 
toute  chose.  Parce  qu'un  beau  visage  aura  dis- 
paru de  sa  vie,  cette  image  et  son  nom,  demeu- 
rés le  principe  de  tout  battement  de  son  cœur, 
seront  également  synonymes  de  tout  émoi  que 
lui  donnera  la  sagesse  ou  le  patriotisme,  la 
conscience  du  bien,  l'ivresse  mystique  du  beau, 
la  révélation  de  tout  ce  qui  nous  dépasse, 
comme  la  philosophie  supérieure  ou  le  pur 
amour.  La  voir,  la  contempler,  équivaudra 
à   savoir   et   à    tout   comprendre.    «    Béatrice 


BÉATRICE  31 

regardait    en    haut,    et    moi   je   regardais    en 
elle,  » 

Béatrice  in  siiso  edioin  lei  guardava^! 

C'est  ainsi  qu'elle  pourra  Tinitier  à  la  «  perle 
éternelle  »,  qui  est  le  premier  cercle  du  ciel. 
Mais,  là,  sur  les  hauts  lieux,  il  ne  cessera  de  la 
proclamer  «  aussi  gracieuse  que  belle  »,  si  lieta 
corne  bella,  et  de  louer  ses  yeux  d'enfant,  occhi 
giovinetti,  et  les  autres  charmes  mortels  dont  il 
a  le  cœur  prisonnier. 

Béatrice  ainsi  rendue  à  rexistence  véritable, 
son  serviteur  n'apparaît  plus  un  ascète  d'amour 
transi,  encadré  dans  un  moyen  âge  de  conven- 
tion. Il  faut  se  rendre  compte  que  Dante  aima 
la  vie  presque  autant  que  son  siècle,  qui  en 
était  fou.  La  tendre  et  farouche  obsession  d'une 
dame  du  ciel  maîtresse  et  souveraine  n'a  pas 
plus  empêché  le  poète  d'épouser  Gemma  Donati, 
qu'elle  ne  l'arrêta  d'en  avoir  sept  enfants  en 
dix  ans  de  mariage.  Un  texte  cent  fois  cité  de 

1.  Paradis,  II. 


32  LE    CONSEIL   DE    DANTE 

Boccace  nous  le  montre,  prenant  un  souverain 
plaisir  aux  chants  et  au  jeu  des  instruments. 
«  Séduit  par  ce  plaisir,  il  composa  un  grand 
nombre  de  poèmes,  auxquels  il  faisait  ensuite 
ajouter  des  airs  agréables.  »  Et  Boccace  en  dit 
bien  plus  long.  Il  nous  montre  un  Dante  frère 
de  La  Fontaine  : 

J'aime  le  jeu,  l'amour,  les  Hures,  la  musique, 
La  ville  et  la  campagne,  enfin  tout  :  il  nest  rien 
Qui  ne  me  soit  souverain  bien. 

Il  ne  s'était  jamais  caché  de  cet  esprit  volup- 
tueux accessible  à  tous  les  plaisirs.  Ses  souve- 
rains biens  successifs  Tamusaient  comme  un 
véritable  poète.  Cependant  il  était  encore  plus 
sensible  au  remords  de  la  Béatitude  parfaite 
qu'il  négligeait.  Aussi,  en  arrivant  sous  l'œil 
sévère  et  douloureux  de  celle  qui  était  son  juge, 
étant  demeurée  son  amour,  la  première  parole 
qu'il  se  fait  adresser  par  la  vierge  immortelle 
est  une  censure  enflammée  des  égarements 
d'une  vie  arrêtée  aux  chansons  de  toutes  les 
sirènes.  Comme  il  veut  s'excuser  et  allègue  que 


BEATRICE  33 


les  choses  terrestres,  avec  leurs  faux   plaisirs, 
devaient  perdre  ses  pas  dès   que  cette  forme 
angélique  se  fut  obscurcie  à  ses  yeux,  elle  répond 
avec  vivacité  et  fermeté  :   «    Vers  un  but  tout 
contraire,  ma  chair  ensevelie  aurait  dû  te  mener! 
Car  jamais  la  nature  ni  Vart  ne  te  présentèrent 
un  plaisir  comparable  aux  beaux  membres  où  je 
fus  enfermée,  tels  quils  sont  épars  sous  la  terre! 
Si  ce  souverain  plaisir,  par  ma  mort,  f  échappa, 
quelle  chose  mortelle  pouvait  encore  f  entraîner 
à  la  désirer  ?  A  la  première  flèche  que  te  lan- 
cèrent des  beautés  fallacieuses,  tu  aurais  dû  élever 
les  yeux  au  ciel  en  me  suivant,  moi  qui  navals 
plus  rien  de  trompeur!  Non,  tu  ne  devais  pas 
appesantir  tes  ailes  en  bas  pour  y  quérir  de  nou- 
velles plaies  :  quelque  pauvre  fillette  ou  autres 
vanités  d'un  usage  aussi  bref^  !  » 

Après  Tépouse  légitime,  il  avait  eu,  en  effet, 
cette  Gentucca  la  Lucquoise,  e  non  so  che  Gen- 
tucca\    qu'il  avoue   et  salue,    comme  née   et 


1.  Purgatoire,  XXXI. 
2.1d..  XXIV. 


34  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

grandie  pour  lui,  sans  compter  le  cortège  de 
celles  que  sa  poésie  se  contente  de  designer  par 
la  fameuse  figure  de  la  panthère, 

Una  lonza  leggiera  e  presta  molto 
Che  di pel maculato  era  coperta^. 

symbole  souple  et  chatoyant  des  formes  succes- 
sives, caressées  au  passage,  auprès  desquelles 
était  ressenti  ce  qu'il  nomme  «  l'heure  du  temps 
et  le  charme  de  la  saison  »-. 

Lorsque  plus  tard,  dans  une  situation  toute 
semblable,  Pétrarque  essaye  de  se  disculper 
aux  pieds  de  Laure  des  menues  dévotions  et 
suffrages  d'honneur  déposés  en  passant  aux 
divers  oratoires  des  petites  madones  du  chemin 
montant  de  l'Amour,  le  poète  des  Rime  ne 
réserve  à  la  Dame  de  l'église  supérieure  qu'un 
sentiment  superficiel  assez  effronté.  Dante  n'a 
pas  autant  d  esprit  ni  le  cœur  aussi  libre  ;  il 
n'invoque  pas  l'excuse  du  jeu.  Son  àme  noble 


1.  Enfer,  I. 
2.1d.,  ibid. 


BÉATRICE  'SU 

ne  s'est  donnée  qu  une  fois.  Délicat,  fier  et 
grave,  il  ne  songe  à  ses  fautes  qu'avec  un  grand 
sérieux  ;  le  triste  sentiment  de  la  faiblesse 
humaine  ne  lui  cachera  même  point  le  grand 
tort  qu'il  s'est  fait  chaque  fois  qu'il  a  dérogé. 
Les  premiers  reproches  commencent  donc  par 
Tépuiser  d'aveux  et  de  larmes.  C'est  la  voix 
humblement  brisée  qu'il  répondra  à  ces  plaintes 
vibrantes  de  la  beauté,  de  la  vertu  qu'il  a 
trahie.  Le  pécheur  de  la  chair  a  honte  et  pitié 
d'être  infirme  ;  il  comprend  ce  qu'on  veut  qu'il 
comprenne  là-haut,  et  la  sainte  offensée  finit 
par  reconnaître  qu'elle  n'avait  jamais  cessé  de 
disposer  de  sa  joie  et  de  sa  torture,  et  de  me- 
ner le  rythme  essentiel  de  son  cœur.  Mais,  lui, 
dès  qu'il  sent  le  pardon,  «  l'ortie  du  repentir 
le  presse  si  fort  »  qu'il  tombe  à  la  renverse,  et, 
dit-il,  «  ce  que  je  devins,  celle-là  le  sut  qui  en 
était  la  cause  '  ». 

Dès  lors,  en  sûreté  au  ciel  où  rien  ne  change 
et  qui  transfigure  la  vie,  Béatrice  a  le  pouvoir 


1.  Purgatoire,  XXX,  XXXI. 


36  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

de  soutenir  et,  en  quelque  mesure,  de  satisfaire 
l'ardeur  inquiète  de  cette  âme  en  perpétuel 
mouvement.  Elle  Téclairera  de  sa  flamme 
d'étoile  fixe.  Elle  l'assistera  du  sourire  éternel. 
La  mort  fut  presque  heureuse  si  elle  défendit  la 
vierge  impossédée  des  vicissitudes  terrestres  et 
sut  lui  conserver  comme  un  cristal  incorrup- 
tible toute  l'intégrité  des  honneurs  que  l'amour 
n'est  pas  toujours  le  maître  d'accorder  à  son 
vœu.  L'enthousiasme  du  respect  et  du  souvenir 
à  ce  degré  de  concentration  et  d'excitation 
devait  aboutir  à  une  sorte  de  culte  ;  cet  amour 
sans  terme  vivant  fondait  presque  une  religion. 
L'imagination  et  le  cœur  du  poète  n'avaient 
peut-être  pas  entière  conscience  du  pieux  arti- 
fice. Si  les  idées  de  Dante  lui  défendaient  de 
concevoir  honnêtement  la  disparue  comme 
anéantie  et  dissoute,  sa  foi  à  l'immortalité  de 
toutes  les  âmes  ne  s'opposait  aucunement  à  ce 
qu'il  composât  en  faveur  de  celle-ci  un  bonheur 
privilégié,  doucement  traversé  d'une  juste  et 
tremblante  sollicitude  pour  l'épreuve  et  pour 
l'aventure  auxquelles  restait  exposé  le  terrestre 


BÉATRICE  3T 

ami  pèlerin.  II  n  y  a  pas  de  consolation  plus 
touchante.  Même  dans  la  mesure  de  la  raison 
sans  foi,  cette  pensée  est  la  plus  belle  de  la 
terre.  Le  grand  amour  unique  trompé,  mais 
non  flétri,  et  dont  un  seul  soupir,  parmi  les 
oublis  et  les  chutes,  éveille  une  souffrance  qui 
témoigne  de  sa  vertu,  cet  amour  relevé  et  orné 
de  tous  les  trésors  de  Tart  poétique  et  moral 
d'une  civilisation  chevaleresque  et  théologique 
porte  les  signes  du  travail  ingénieux  de  Tâme 
humaine,  mais  il  garde  la  fleur  de  sa  sincérité 
et  de  sa  bonne  foi.  Son  sourire  ressemble  à 
celui  de  Textase.  Il  ne  se  raille  point.  Comme 
tout  le  système,  qui  venait  de  Provence',  il  res- 
pire, au  contraire,  le  sentiment  profond  de  la 
gravité  d'une  vie  qu'il  sublime  et  qu'il  drama- 
tise à  jamais.  Au-dessus  des  fumées  variables 
et  fugitives,  dans  une  zone  où  tout  se  tient,  où 
rien  ne  périt,  la  passion,  qui  n'est  cependant 
que  le  trouble,   le  sentiment,  qui  se  compose 


1.  Et  qui  y  est  retourné,  comme  le  marque  suffisamment  le 
thème  du  Calendal  de  Mistral. 


38  LE   CONSEIL    DE    DANTE 

de  changement,  aspirent,  selon  le  grand  mot 
du  philosophe,  à  devenir  aussi  réguliers  que  le 
cier,  et  ainsi  les  choses  du  cœur  prennent-elles 
toute  la  durée  et  la  consistance  dont  elles  sont 
capables  ;  inversement,  les  choses  immortelles 
et  inaltérables  subissent  une  transformation  qui 
les  adoucit  et  les  rapproche  de  nous.  Quand 
Béatrice  paraît,  l'étoile  elle-même  s'anime  et  lui 
rit  de  bonheur  :  —  Que  ne  fis-je,  à  mon  tour, 
ajoute  le  poète,  moi  qui  ne  sais  que  tressaillir, 
m  émouvoir  et    me   transmuer  en  tous  sens  ! 

E  se  la  Stella  si  camhio  e  vise 

Quai  me  fec  io  che  pur,  di  niia  natiira 

Transmutahile  son  per  lutte  guise  - .' 

Les  étoiles  s'animent,  les  divinités  s'atten- 
drissent et  s'humanisent  afin  de  répondre  à  ce 
pauvi'e  effort  que  fait  le  cœur  de  l'homme  pour 
s'affermir.  Il  faut  se  rendre  compte  du  céleste 
encouragement  1  Près  de  notre  âmeimpression- 


1.  Auguste  Comte. 

2.  Paradis,  V. 


BÉATRICE  39 

nable  et  versatile,  donc  perfectible,  le  mythe  hel- 
lène de  la  Muse  avait  déjà  posé  la  règle  et  la 
mesure  de  Tart;  le  mythe  toscan  de  Béatrice 
dispose  la  mesure  qui  réglera  la  vie  morale.  Un 
bel  être  d'amour  suit  des  yeux  et  surveille  le 
mortel  voyageur.  Celui-ci  ne  peut  plus  consen- 
tir à  descendre.  De  Tabîme  de  la  douleur  et 
de  la  faute  il  s'appliquera  donc  à  gravir  l'échelle 
splendide  qui  mène  aux  consolations,  au  sou- 
lagement, au  pardon. 

La  sensibilité,  sauvée  d'elle-même  et  con- 
duite dans  l'ordre,  est  devenue  un  principe  de 
perfection. 


III 

LA  POÉSIE  ET  LA  P?:NSÉE 


C'est  ainsi  éprouvé,  animé,  achevé  par  Topé- 
ration  d'une  intelligence  sublime  que  le  poète 
arrête  les  lignes  de  son  art.  Il  ne  le  conçoit  que 
parfait.  Le  «  beau  style  »  qui  lui  convient  est 
celui  qu'il  qualifie  aussi  de  «  tragique  » ,  parce 
qu'  «  il  unit  et  accorde  la  gravité  de  la  pensée, 
l'éclat  des  vers,  la  noblesse  des  formes  au  choix 
exquis  des  mots  ».  Trois  sujets,  sans  plus, 
seront  dignes  de  ce  style  :  le  salut  éternel, 
l'amour  et  la  vertu  \ 

La  direction  de  l'entreprise  sera  déférée  à 
l'esprit. 


1.  De  imlguri  eloqnio,  II,  4. 


LA    POÉSIE    ET    LA    PENSÉE  41 

On  n'a  pas  toujours  bien  entendu  ce  grand 
point,  qui  forme  le  titre  de  noblesse  de  Dante. 
Dans  tous  ses  traités,  il  défend  avec  une  pas- 
sion jalouse  les  prérogatives  de  la  réflexion  poé- 
tique et  de  ses  lois,  envisagées  comme  les 
guides  de  son  inspiration,  contre  ceux  qui, 
«  ignorants  et  sans  art,  ne  se  confient  qu'en 
«  leur  propre  génie'  ».  C'est  au  contraire  avec 
une  ardente  docilité  qu'il  adopte  la  direction 
de  ses  maîtres  et  de  ses  pères.  Il  écoutera  hum- 
blement Virgile,  Aristote,  Latini  et  après  eux 
quiconque  lui  enseigna  quoi  que  ce  fût.  Son 
attitude  de  soumission  recueillie  et  fervente 
mesure  l'extrême  avidité  de  savoir  et  le  grand 
désir  de  bien  faire  qui  tourmentent  ce  cœur 
altier. 

Il  n'est  pas  seulement  curieux  de  la  philo- 
sophie qu'il  déclare  avoir  reconnue,  dès  Ten- 
fance,  pour  une  noble  Dame  et  pour  un  objet 
souverain'.    Il  s'applique  en  même  temps  au 


1.  De  vulgari  eloqiiio,  II,  4. 

2.  Convivio. 


42  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

relevé  de  tout  ce  que  sait  son  siècle,  de  tout  ce 
qu'on  sut  avant  lui  ;  il  le  fait  avec  critique,  dis- 
cernement véritable  et  goût  profond  de  Texac- 
titude.  En  plein  essor  mystique,  il  se  souvient 
d'écrire  comme  au  chant  VIII  du  Paradis  : 
«  La  belle  Trinacrie  qui  s'obscurcit  entre 
«  Pachino  et  Pelore,  sur  le  golfe  que  TEurus 
«  tourmente  avec  beaucoup  de  violence,  non  à 
(.(.  cause  de  Typhée,  mais  du  soufre  qui  s'exhale 
«  de  son  sol  «.  La  fable  illustre  ne  sert  plus 
qu'à  mettre  le  vrai  en  lumière  ;  ce  n'est  pas 
la  théologie  qu'il  oppose  à  la  mythologie,  c'est 
la  science.  De  même  au  radieux  début  du 
VHP  chant  du  Paradis  :  «  Le  monde  croyait 
((  jadis  au  péril  de  son  àme  que  le  fol  amour 
«  rayonnait  de  la  belle  planète  Cypris,  qui 
«  tourne  dans  le  troisième  épicycle...  »  Au 
XXXIV*^  chant  de  VEnfer,  il  n'oublie  pas  de 
marquer  un  vif  dédain  pour  quiconque  peut 
ignorer,  à  la  façon  du  vulgaire,  la  rotondité  de 
la  terre,  ou  sa  gravitation  et  les  conséquences 
pratiques  de  ces  deux  lois,  auxquelles  il  con- 
forme scrupuleusement  ses  vues  sur  la  structure 


LA    POÉSIE    Eï    LA   PENSÉE  43 

de  l'au-delà.  Les  heures  du  voyage  infernal  sont 
comptées  d'après  la  position  des  astres,  elle- 
même  décrite  en  grand  détail,  fût-ce  dans  le 
récit  d'un  épisode  fabuleux  comme  la  mort  d'un 
héros  grec,  au  XXVP  chant  ;  nous  sommes  pré- 
venus que  la  lumière  de  la  lune  ne  s'éteint  pas 
de  mois  en  mois  mais  qu'elle  passe  derrière 
l'astre  : 

Lo  lame  era  di  softo  dalla  luna. 

Dante  éprouve  toujours  un  sensible  plaisir  à 
révéler  dans  leur  enchaînement  sublime  ces 
points  cachés  du  système  de  la  nature.  C'est  à 
la  façon  d'un  Lucrèce  catholique,  ou  si  l'on  veut 
péripatéticien,  qu'au  XX'V' chant  du  Pur^a/ozre 
il  ébauche  en  moins  de  deux  tercets  une  ample 
théorie  du  devenir  embryogénique  ;  les  caté- 
gories de  l'école  l'aident  à  expliquer  les  méta- 
morphoses et  les  progrès  de  la  semence  humaine 
à  travers  les  trois  règnes,  quand  elle  commence 
par  être  animée  de  la  vie  végétale,  puis  acquiert 
l'organisation  animale  élémentaire  du  «  fungus 
marin  »  : 


44  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

Anima  fntta  la  virtulc  altiva 
Quai  d  una planta  intanto  différente 
Che  qiiest  in  via  e  quella  è  gia  a  riva 
Tanto  ovva  poi  che  gin  si  nniove  e  sente 
Corne  fungo  inarino...  ^ 

Les  curiosités  de  cette  grande  àme  se  meu- 
vent en  mesure,  et  leur  ordre  se  suit  comme 
les  syllabes  d'un  chant.  Ni  Gœthe  ni  Léonard 
de  Vinci  ne  feront  mieux  sentir  que  la  loi  passe 
avant  les  choses,  que  Têtre  se  dissout  quand  il 
manque  à  sa  loi  et  que  la  loi  est  rigoureuse  à 
proportion  de  Tâme  qu'elle  est  appelée  à  régir, 
A  Tâme  forte,  loi  plus  forte,  pour  en  accomplir 
le  dessin.  Le  poème  où  devait  se  projeter  un 
esprit  de  cette  stature  devait  se  soumettre  à  des 
cadences  d'autant  plus  fermes  qu'il  devait  expri- 


1.  Distinction  admirablement  nette  entre  la  phase  passa- 
gère et  momentanée  d'un  être  acheminé  vers  sa  forme  supé- 
rieure (in  via)  et  le  point  d'arrivée  (a  riva)  du  tj'pe  inférieur 
fixé.  On  aimerait  à  savoir  sur  quels  motifs  le  bon  M.  Gin- 
guené,  critiquant  cette  «  physique  pleine  d'erreurs  »,  put  con- 
damner «  une  mauvaise  philosophie  »  dans  cet  accord  frap- 
pant du  vieux  langage  d'Aristote  avec  les  conceptions  d'un 
évolutionnisme  qui  semble  aujourd  hui  en  avance  sur  celui  du 
siècle  dernier. 


LA    POÉSIE    ET    LA    PENSÉE  45 

mer  un  monde  immense  d'émotions  puissam- 
ment diversifiées. 

Un  intelligent  critique  anglais,  qui  n'y  a  rien 
compris,  croit  pouvoir  appeler  au  secours  de 
son  erreur  le  dogme  des  progrès  de  Thumanité, 
mais  il  n'a  guère  attesté  que  nos  décadences. 

«  Nous  nous  sommes  faits,  dit  Symonds,  à 
Técole  des  siècles  une  conception  différente  de 
la  destinée  humaine.  Nous  trouvons  quelque 
peu  absurde  que  Dante  enferme  les  gens  dans 
des  cellules,  isolées  et  étiquetées  pour  Téternité. 
Nous  savons  que  tout  ce  qui  vit  est  mobile, 
souple,  changeant...  »  Ce  changement  irration- 
nel équivaut  à  Tinexistant,  et  c'est  pour  exister 
en  toute  plénitude  qu'un  grand  poète  impose 
des  définitions  aussi  certaines  que  possible, 
certi  fines,  à  chacun  des  objets  de  son  chant. 

A  ne  chercher  que  l'expression  du  mouve- 
ment, il  n'est  point  de  théâtre  plus  actif  et  plus 
animé  que  les  paliers  circulaires  du  Purgatoire, 
le  long  des  parois  incrustées  de  sculptures 
morales,  près  desquelles  résonnent,  en  stances 
alternées,  sur  les  lèvres  de  feu,  la  plainte  des 


46  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

péchés  qu'on  lave  et  1  hymne  à  la  vertu  que  l'on 
veut  acquérir.  Médiatrice  provisoire  établie 
entre  les  gradins  de  la  cité  dolente  et  les  saintes 
sphères  du  ciel,  cette  belle  montagne  donne  le 
sentiment  d'une  vie  qui  s'accroît  et  s'éclaire  au 
fur  et  à  mesure  qu'on  approche  de  son  sommet. 
Cette  partie  de  l'œuvre,  qui  reflète  notre  pèle- 
rinage terrestre,  notre  état  de  passants  et  de 
voyageurs,  réunit  tous  les  caractères  d  indéci- 
sion, de  mobilité,  de  souplesse  et  de  change- 
ment qui  restent  compatibles  avec  le  sérieux  de 
la  pensée  et  les  lois  supérieures  de  Fart.  Mais 
l'éternel  est  l'éternel,  et  il  est  trop  absurde  de 
reprocher  à  Dante  d'avoir  représenté  comme 
fixe  la  fixité  !  Les  eaux  du  port  sacré  de  la  Béa- 
titude ne  peuvent  trembler  d  une  ride,  l  abîme 
infernal  ne  peut  se  rouvrir  :  le  prodige  de  l'art 
est  d'être  parvenu  à  faire  accepter  la  fiction 
d  une  traversée  de  l'immobilité  divine  par  les 
deux  pèlerins  privilégiés.  La  régularité  scolas- 
tique  dont  on  se  raille  développe  et  démontre, 
au  point  même  que  l'on  discute,  la  liberté  et  la 
souplesse  de  sa  raison. 


LA    POÉSIE    ET    LA    PENSÉE  47 

Mais  toute  raison  fixe.  Quand  il  regrette  que 
Dante  n'ait  pas  éprouvé  le  «  sentiment  de  Tin- 
fini  »,  le  critique  a  montré  qu  il  était  lui-même 
étranger  au  sentiment  de  la  perfection.  Le  poète 
s'est  appliqué  à  bien  définir,  comme  à  bien 
dessiner,  pour  bien  peindre.  Il  a  considéré  à 
part  chaque  catégorie,  chaque  classe  et  chaque 
essence  d  humanité.  Il  a  eu  soin  delà  distinguer 
de  toutes  les  autres  par  une  forte  enceinte  em- 
pruntée au  métal  de  sa  volonté  et  de  sa  pensée, 
solide  airain  qui  n'en  réfléchira  que  mieux  les 
couleurs  et  les  flammes  propres  à  sa  passion. 
Cette  fermeté  lumineuse  lui  permet  de  tout 
voir  et  de  tout  montrer  parce  qu  elle  range 
et  ordonne  tout.  La  nature,  Thistoire  et  jusqu'à 
la  fable  feront  leur  partie  dans  ce  chœur.  L  an- 
tinomie du  merveilleux  chrétien  et  du  merveil- 
leux païen  qui  troublera  Chateaubriand  se  règle 
ici  sans  peine.  La  synthèse  sera  complète.  Il 
n'est  rien  qui  n'y  trouve  place.  Mais,  à  quelque 
degré  d  effervescence,  d'inquiétude  douloureuse 
ou  voluptueuse ,  que  puissent  s'élever  des 
matériaux  si  généreusement  accueillis,  les  puis- 


48  LE   CONSEIL    DE   DANTE 

sances  de  sentiment  devront  borner  tout  leur 
office  à  proposer  des  idées  justes  et  des  images 
vives,  capables  de  servir  au  dessin  architec- 
tonique  de  la  raison.  Comprenons  le  chef- 
d'œuvre  de  la  pensée  de  Dante  :  elle  a  toujours 
pris  toutes  les  précautions  salutaires  contre  les 
altières  servantes  de  son  art  et  de  son  génie  : 
ces  grandes  créatures  qui  nous  subjuguent  par 
la  douceur  du  charme  ou  par  1  ascendant  de  la 
majesté  n'échappent  jamais  à  sa  loi,  elles  ne  le 
détourneront  jamais  de  son  objet.  Une  main 
énergique  et  sûre  les  pétrit,  comme  ai-gile 
fraîche  ou  comme  cire  tiède,  selon  l'idée  sou- 
veraine qu'il  a  délibérée. 

Ainsi  la  réflexion,  la  volonté  plastiques,  plus 
puissantes  que  tout  dans  cet  homme  où  tout  est 
si  fort,  disposent  pleinement  des  facultés  qui. 
chez  tout  autre,  à  peine  un  peu  épanouies,  se 
disperseraient.  Même  elles  le  préservent  de 
leurs  propres  excès  qui  le  perdraient  en  des 
abstractions  trop  fluides.  Il  n'oublie  donc  pas 
la  matière,  nourrice  de  la  vie,  élément  essen- 
tiel des  caractéristiques  individuelles.  Ses  têtes 


LA    POÉSIE   ET    LA    PENSÉE  49 

d'anges  ont  un  corps.  Elles  ne  flottent  pas. 
Au  Paradis,  autant  que  dans  la  Vie  nouvelle, 
une  musique  d  une  harmonie  ineffable  réussit 
toujours  à  teinter  de  sa  nuance  humaine  et 
tendre  les  abîmes  du  monde  spirituel  le  plus 
pur.  C'est  encore  ce  que  n  a  pas  senti,  entre 
bien  d'autres  choses,  le  critique  anglais.  Quoi 
qu'il  ait  prétendu,  armé  de  son  faux  «  goût 
moderne  »  ou  du  «  sens  moral  »  qui  est  parti- 
culier à  son  pa3's,  nulle  part  «  Tabstraction  »  ne 
«  tue  »  semblable  «  poésie  »  ;  ce  critique  bar- 
bare, et  d  ailleurs  bienveillant,  ne  se  plaindrait 
pas  d'y  trouver  des  «  allégories  glaciales  »  s'il 
avait  la  sagesse  de  s  en  prendre  plutôt  à  ses 
propres  frimas.  La  géométrie  de  quelques 
figures  ne  les  empêche  pas  de  palpiter  et  de 
brûler  comme  de  la  chair.  Pas  une  généralité 
que  Dante  ne  colore  d  un  rayon  de  peine  ou 
de  joie. 

Sans  nul  effort,  du  reste.  C'est  son  mouve- 
ment naturel.  Il  incarne  et  vivifie  les  idées 
abstraites  parce  qu'il  les  aime  ou  les  hait  avec 
force.  Parce  qu'il  les  adore  humblement  ou  les 

4 


50  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

maudit  avec  frénésie,  il  en  fait  des  dieux,  des 
déesses,  des  héros  et  des  héroïnes  de  chair  et 
d'os.  Le  plus  intellectuel  de  tous  les  poètes  est 
ainsi  le  plus  émouvant.  Quelque  ascension  qu'il 
fasse,  il  emporte  toujours  dans  ses  bras,  dans 
son  cœur,  d'amples  souvenirs  de  la  terre,  par- 
fumés et  brûlants,  pour  en  peupler  son  mys- 
tique ciel  :  «  le  Ciel  qui  est  pure  lumière, 
«  lumière  intellectuelle  pleine  d'amour,  amour 
«  du  vrai  bien  plein  de  joie,  joie  qui  passe 
«  toute  douceur  », 

//  Ciel  ch'é  para  hice, 

Lace  inlellectual  piena  damore, 
Amor  di  vero  ben  pien  di  letizia, 
Letizia  che  trascende  ogni  dohore  '. 

Lorsque,  isolé  ainsi  sur  quelque  sommet  de 
vertige,  il  se  trouve  entraîné  un  peu  hors  de  la 
vue  par  «  la  vertu  de  cette  corde  qui  dirige 
«  tout  ce  qu'elle  lance  vers  un  but  joyeux^  », 
son  cri  de  joie  est  sauvé  de  toute  fadeur  parce 


1.  Paradis,  XXX. 

2.  Id.,  I. 


LA   POÉSIE    ET    LA   PENSÉE  51 

qu'il  est  accompagné  de  la  connaissance  lucide, 
soutenue  et  nourrie  d'une  mâle  tristesse  car  le 
poète  emporte  un  vivant  souvenir  de  tout  ce 
qui  subsiste  à  Técart  des  îles  heureuses.  «  Quand 
tu  seras  retourné  dans  le  monde  et  reposé  de  ta 
longue  route,  ressouviens-toi  de  moi  qui  suis  la 
Pia...  »  Cette  prière  dune  âme  du  Purgatoire, 
soupir  d'une  douleur  sereine,  résume  la  peine 
de  Dante,  sa  pietà,  calme,  un  peu  amère.  Elle 
le  suit  au  fond  de  l'éther  éclairé  par  la  rose 
d'amour    en    flamme.    Il   y    reste    assiégé,    et 
comme  battu  de  réminiscences  impures.   Tout 
ce  qui  est  humain  apparaît  vacillant  et  endo- 
lori pour  l'homme  complet,  même  heureux.  Il 
connaît  à  quel  prix  onéreux  tout  se  gagne  et  de 
quels  abandons  nous  sommes  déchirés  pour  le 
moindre  pas  en  avant  : 

0  voi  clïavete  yV  intelletli  sani. . .  i 

Pathétique  éternel  connu  par  la  philosophie 
et  senti  par  la  poésie.  Une  haute  sagesse  infor- 


1.  «  O  vous  qui  avez  l'intelligence  saine,  admirez  la  doctrine 
«  qui  se  cache  sous  le  voile  des  vers  étranges!  »  {Enfer.  IX.'* 


52  LE   CONSEIL    DE    DANTE 

mée  par  la  loi  générale  du  sacrifice  désabuse 
toujours  le  poète  divin.  S'il  sait  que  son  devoir 
sera  d'entretenir  la  belle  illusion  nourricière, 
il  est  autorisé  à  n'en  pas  être  dupe,  et  à  voir 
que  la  vie  facile  est  tout  autre  chose  que  les 
hautes  beautés  dont  il  a  Tcsprit  plein,  et  vide  le 
cœur.  La  perfection  qu'on  n'atteint  guère  est 
chose  instable  et  fugitive.  Sous  le  rythme  mo- 
ral, sous  la  sainte  règle  du  beau  qui  les  con- 
tient à  peine  et  les  refoule  mal,  grondent  con- 
fusément les  houles  d'un  chaos  qui  souffre.  Ni 
TefTort  des  cadences  ni  la  coupe  dure  des  lois 
n'en  écarteront  le  murmure  de  l'oreille  avertie. 
Ce  législateur-né,  ce  robuste  maître  de  chant, 
cet  artisan  d'une  harmonie  qui  rejoint  le  ciel  à 
la  terre,  sentait  ce  qui  échappe  aux  bienfaits 
de  l'incantation,  et  sa  mélancolie  légendaire 
en  témoigne.  Quand  l'homme  malheureux, 
exilé,  succombant  à  la  lassitude  au  seuil  de  la 
mort,  priait  que,  pour  tout  bien,  on  lui  donnât 
«  la  paix  »,  faisait-il  autre  chose  que  de  deman- 
der grâce  du  poids  de  la  plus  lourde  et  de  la 
plus  humaine  des  âmes  ? 


IV 

LA  VERTU  DE  DANTE 


S'il  implora  vraiment  le  repos,  Dante  fut 
trompé.  La  mort  n'a  pas  voulu  de  lui  ;  il  a 
légué  au  sol  où  ses  os  allaient  se  dissoudre  une 
œuvre  d'une  telle  vitalité  que  six  cents  ans  ne 
l'épuisent  pas,  et  que  son  action  dure  encore. 

Cette  flamme  posthume  ne  se  réduit  point  à 
la  gloire  intellectuelle  qui  lui  vaut,  plutôt 
qu'une  cour  d'admirateurs,  une  église  pieuse, 
fervente,  fidèle.  Son  livre  vit  et  crée.  L'Italie 
contemporaine  se  souvient  qu'elle  doit  à  la 
parole  de  Dante  à  peu  près  tout  ce  qui  ne  lui 
est  pas  venu  de  la  politique  de  la  maison  de 
Savoie.  Il  aura  été  l'ouvrier  principal  des 
hautes  parties  de  l'âme  de  son  pays,  soit  en  lui 


54  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

apprenant  une  langue  commune,  soit  en  impo- 
sant, au  mo5'en  du  toscan  aulique  et  royal,  les 
idées  politiques  dont  ses  efforts  de  grammairien 
patriote  s'étaient  inspirés.  Son  œuvre,  en  per- 
sistant, engendra  un  public  qui  fit  une  nation. 
Son  autorité  historique,  son  influence  de  poète, 
ravivée  de  nos  jours  par  les  innombrables 
Sociétés  Dante  Aligheri,  tramèrent  tant  de  liens 
mystérieux  d'un  bout  à  l'autre  de  la  péninsule, 
que  1  Unité  réalisa  1  héritage  de  son  désir. 

Toutefois,  le  temps  est  venu,  pour  le  poète  des 
trois  Cantiques,  d'étendre  son  service  au-delà 
des  montagnes  de  son  pays  et  de  verser  à  nos 
Français,  déjà  durement  éprouvés  parles  suites 
de  l'unification  italienne,  une  sorte  d  indemnité 
philosophique  riche  de  forces  et  de  lumières 
qu'une  saine  jeunesse  saura  bien  employer. 

Je  ne  songe  pas  du  tout  à  prier  qu'on 
nous  le  révèle.  Après  Rivarol,  Chateaubriand, 
Brizeux,  Ozanam,  Lamennais,  Moréas  et  Ge- 
bhart,   pour   citer  les  morts  \    et,    quant    aux 


1.  Je  ne  parle  que  des  modernes.  M.  Octave  de  Barrai  a 


LA    VERTU    DE    DANTE  55 

vivants,  après  Lucie  Faure-Goyau,  Pierre  de 
Nolhac,  Anatole  France,  Paul  Bourget,  Maurice 
Barrés,  Camille  Bellaigue,  Rodin  \  Pierre  Gau- 
thiez,  Riccioto  Canudo  %  et  tant  d'autres  qui 
Tont  traduit  ou  commenté  ou  dignement  honoré 
au  passage,  il  est  permis  de  le  trouver  suffisam- 
ment connu  en  France.  Toutes  ces  autorités 
réunies  n'ont  pourtant  pas  encore  su  faire  uti- 


résumé  pour  la  Revue  hebdomadaire  un  intéressant  article  de 
M.  Marco  Besso  dans  la  Xiiova  Antologia,  étudiant,  entre 
autres  choses,  la  fortune  et  la  réputation  de  Dante  de  ce  côté 
des  Alpes  Christine  de  Pisan  préférait  déjà  la  Divine  Comé- 
die au  Roman  de  la  Rose.  Marguerite  de  Navarre,  sœur  de 
François  I"'',  louait  Dante  et  le  traduisait  dans  ses  vers.  Mais 
le  roi  son  frère  entrait  en  grand  courroux  lorsqu'il  lisait  le 
vers  du  Paradis  où  Hugues  Capet  se  pi'oclame  «  fils  d  un 
boucher  de  Paris  ».  L  abbé  Grangier,  aumônier  d'Henri  IV, 
traduisit  avec  un  vif  succès  les  trois  Cantiques.  C'est  dans 
cette  traduction  que  Louis  XVI,  enfermé  au  Temple,  goûta 
les  consolations  de  la  lecture  du  Paradis. 

1.  Dans  le  livre  merveilleux  que  M.  Paul  Gsell  a  tiré  des 
entretiens  de  Rodin  sur  son  art,  certains  mots  échappés  au 
grand  sculpteur  révèlent  une  intelligence  profonde  du  génie 
de  Dante  et  de  ce  qu'on  peut  appeler  la  plastique  ou  même  la 
statuaire  de  la  Divine  Comédie.  Voir  en  particulier  page  76 
[L'Art,  par  Paul  Gsell,  chez  Bernard  Grasset,  1912. 

2.  Ecrivain  français  de  naissance  italienne  qui  a  fondé  à 
Paris  une  «  lectura  Danlis  » . 


56  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

liser  d  une  façon  directe  ce  poète  de  l'énergie 
et  de  la  douceur  pour  la  haute  éducation  du 
pays. 

Y  parviendra-t-on  cette  fois  ? 

Des  difficultés  existantes,  les  plus  sérieuses 
pourraient  devenir  des  stimulants.  Si,  par 
exemple,  le  commerce  de  Dante  exige  une  cer- 
taine connaissance  du  xni^  siècle,  il  suffirait 
peut-être  de  le  pratiquer  avec  goût  pour  s  ini- 
tier de  plain-pied,  à  tous  les  principaux  carac- 
tères de  cette  époque  :  la  philosophie  scolas- 
tique,  riiéritage  des  cours  d'amour,  la  chrétienté 
catholique,  les  maximes  et  les  rêves  de  la  mo- 
narchie universelle  nous  seraient  exposés  et 
surtout  expliqués  par  lui,  directement,  en  grand 
détail,  de  la  voix  distincte  et  profonde  qu'on 
perçoit  toujours  dans  ses  vers.  Au  lieu  des  ma- 
nuels d'écoles,  qui  n'en  donnent  que  des  aper- 
çus décharnés,  sa  poésie  ferait  sentir  le  naturel 
et  la  vivacité  d'une  suhlime  histoire  qu'il  est 
criminel  ou  fou  d'ignorer.  Assurément,  ces 
stances  lues  et  relues  ne  dispenseraient  pas  le 
spécialiste  de  se  plonger  dans  les  deux  Sommes; 


LA    VERTU    DE    DANTE  57 

mais  elles  donneraient  au  plus  grand  nombre 
une  idée  vive  de  ce  qu'on  faisait  rue  du  Fouarre, 
à  ces  cours  de  Sorbonne  que  Dante  a  peut-être 
écoutés.  Rien  ne  remplacerait  la  lecture  directe 
des  poètes  de  langue  d'oc,  mais  au  lieu  des 
gauches  citations  parcimonieuses  de  nos  trai- 
tés, quelques  pages  de  la  Vie  nouvelle  sauraient 
dire  aux  jeunes  esprits  ce  que  fut  notre  gai 
savoir,  ce  qu  il  a  annoncé  et  apporté  au  monde 
et  comment  la  chanson  qui  venait  de  Provence' 
fut  grande  maîtresse  d'amour  et  fit  Téducation 
du  sentiment  de  FEurope  entière.  Même  pour 
entendre  à  la  lutte  du  Sacerdoce  et  de  TEmpire 
il  n'y  a  rien  de  tel  que  de  jeter  les  yeux  sur  les 
cercles  où  brûlent  les  hérésiarques  et  les  simo- 
niaques.  Nulle  part,  l'essentiel  de  la  religion 
médiévale  ne  s'exprime  aussi  clairement.  On  y 
goûte  aussi  la  fureur  naïve  excitée  par  quelques 
abus  pontificaux  dans  les  jeunes  âmes  croyantes 
qui  se  rendaient  mal  compte  de  la  nécessité 


e  lascia  dir  gli  stolti 

Che  quel  cli  Lemosi  credon  ch  avaiizi  (Pg.  xxvi) 


58  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

d'un  solide  état  temporel  :  ces  chansons  anti- 
papalines,  dont  il  ne  semble  pas  que  lEglise 
se  soit  jamais  offusquée,  ajoutent  à  la  vérité 
passionnée  et  vivace  de  l'ample  «  comédie  "o. 

Plus  sérieux  est  l'obstacle  qui  vient  de  la 
langue  étrangère.  Mais  c'est  une  raison  de  le 
surmonter  :  le  beau  désir  de  lire  Dante  peut 
être  une  occasion  d'apprendre  litalien  ;  il  est 
bon  qi'un  jeune  Français,  qu'une  jeune  Fran- 
çaise, ignorants  ou  non  du  latin,  sachent  ou 
puissent  déchiffrer  une  langue  romane  ;  avec 
le  texte  original  placé  bien  en  vue  du  français, 
chacun  se  rendra  vite  compte  du  parallélisme 
du  si  et  de  ïoiii,  sans  trop  grande  perte  de 
temps  :  ce  sera  un  nouveau  service  rendu  à  la 
formation  générale  si  les  bords  de  Seine  et  de 
Loire  se  trouvent  une  fois  de  plus  aussi  rap- 
prochés que  la  Garonne  et  que  le  Rhône. 

Del  bel  paese  là  doue  il  si  siiona. 

Seule  objection  qui  tienne  :  l'intelligence 
littérale  est  peu  de  chose,  la  vraie  difficulté 
étant  de  pénétrer  à  la  moelle  du  sens.  Dante  Ta 


LA    VERTU    DE    DANTE  59 

entouré  et  chargé  d'allusions  historiques  si 
particulières,  quelquefois  tellement  incom- 
préhensibles, qu  à  moins  d'un  très  vif  amour 
de  la  poésie,  tout  public  un  peu  jeune  court  le 
risque  d'être  facilement  dérouté.  Mais  ce  der- 
nier barrage  entre  Dante  et  la  France  vient 
d'être  supprimé  et,  une  fois  de  plus,  tourné  en 
avantage  grâce  à  lintervention  pour  laquelle  il 
faut  demander  au  lecteur  de  bien  vouloir  unir 
sa  reconnaissance  à  la  nôtre. 


V 

TRADUCTION  ET  COMMENTAIRE 


Venue  de  la  Franche-Comté  en  ligne  pater- 
nelle, M'"*^  Espinasse-Mongenet  est  née  en 
Savoie,  où  la  famille  de  sa  mère,  après  avoir 
longtemps  servi  la  maison  ducale,  s'est  divisée 
en  branche  italienne  et  branche  française 
lorsque  les  derniers  ducs  nous  ont  abandonné 
le  berceau  et  les  tombeaux  de  leur  dynastie. 
La  Savoie  a  toujours  été  terre  française.  On 
parle  à  Chambéry,  patrie  de  Vaugelas,  un  fran- 
çais d'une  pureté  délicieuse  et  qui  fit  autorité 
en  Europe.  Mais  la  langue  toscane  était  aussi 
courante  parmi  ceux  que  leurs  charges  faisaient 
vivre  à  Turin.  M'"''  Espinasse-Mongenet  se 
trouvait  donc  si  bien  placée  entre  les  deux  ver- 


TRADUCTION    ET    COMMENTAIRE  61 

sants  de  nos  lettres  latines  qu'à  dix-huit  ans 
elle  pouvait  se  demander  si  le  livre  qu'elle 
voulait  écrire  serait  italien  ou  français'.  Elle 
savait  déjà  par  cœur  les  Canzone  et  la  Vita 
Nuova,  sans  parler  des  Cantiques,  approfondis- 
sait le  Coiwivio  et  lisait  aussi  bien  Del  vol- 
gare  eloqiiio  que  De  viilgari  eloqiiio^  car  elle 
avait  eu  soin  de  compléter  dans  tous  les  sens 
sa  culture  naturelle,  qui  était  la  culture  clas- 
sique, sans  oublier  les  lettres  grecques,  d'où 
tout  descend.  Mais  c'est  autour  de  Dante  que 
ses  préférences  s'étaient  fixées.  Le  désir  de 
concevoir  avec  précision  le  mieux  défini  des 
poètes  lui  fit  compulser  une  bibliothèque  de 


1.  C'est  heureusement  en  faveur  de  la  langue  française  que 
^jmo  Espinasse  Mongenet  s  est  prononcée.  Elle  a  publié 
tout  d'abord,  sous  le  pseudonyme  de  Jean  Maus,  A  la  louange 
de  la  Mer  et  de  lAmoiir,  puis  s  est  résolue  à  signer  deux 
romans,  la  Vie  finissante  et  la  Leçon  des  jours  ;  ce  dernier, 
par  la  vivacité  de  ses  réticences,  forme  un  contraste  parfaite- 
ment significatif  avec  les  manifestations  courantes  du  roman- 
tisme féminin.  M'""  Plspinasse-Mongenet  est  aussi  1  auteur 
d'une  traduction  éloquente  du  Mont  Cervin  de  Guido  Rey 
(avant  propos  d  Emile  Pouvillon,  préface  d'E.  de  Amicis) . 
Enfin  nous  lui  devons  1  émouvant  récit  de  la  mort  subite 
d'Emile  Pouvillon  sur  un  petit  chemin  des  Alpes  de  Savoie. 


62  LE    CONSEIL    DE   DANTE 

commentateurs.  Il  faut  donc  appeler  une  béné- 
diction 1  heureux  penchant  qui  fit  dériver  vers 
la  France,  et,  si  je  ne  me  trompe,  jusqu'à  la 
plaine  de  Toulouse,  ce  beau  et  riche  tesoretto  de 
Tintelligence  dantesque. 

Aucun  ami  de  Dante  ne  lira  sans  d'inexpri- 
mables plaisirs  la  version  demi-explicative, 
demi-littérale,  toujours  fidèle,  claire  et  vive, 
que  M'"®  Espinasse-Mongenet  a  bien  voulu 
se  résoudre  à  écrire  enfin.  Mille  problèmes  de 
détail,  jugés  presque  insolubles  et  qui  avaient 
vaincu  jusqu'ici  nos  traducteurs,  ont  été  sur- 
montés et  tournés  comme  sans  effort.  L'incon- 
vénient du  décalque  est  complètement  évité. 
Au  moyen  d'un  très  petit  nombre  d'inversions 
imperceptibles  et  très  fluides,  l'esprit  rationnel 
de  notre  S3aitaxe  se  concilie  avec  les  jeunes 
libertés  d'un  langage  qui  n'avait  pas  eu  le  temps 
de  mûrir.  A  chaque  vers  italien,  la  ligne  fran- 
çaise répond  en  rivalisant  avec  lui  de  concisioii 
forte,  de  beau  dessin,  de  couleur  sobre  et  pure. 
Ce  mot  à  mot,  souvent  littéral,  n'arrête  pas  le 
cours  naturel  du  langage,  le  vocabulaire  fran- 


TRADUCTION    ET    COMMENTAIRE  C3 

çais  suffit  à  tout,  exception  faite  pour  les  deux 
mots  bolge  et  duca  que  Ton  s'est  éncrgiquement 
refusé  à  traduire  autrement  que  bolge  et  duc, 
nos  mots  de  guide,  maître,  chef,  ne  rendant  pas 
mieux  le  second  que  fosse,  bourse  ou  bouge  le 
premier.  Mon  duc,  on  s'y  habituera  ;  quand  à 
bolge,  on  est  prévenu. 

Dans  cette  version  fière  et  fidèle  de  l  Enfer, 
en  avant  des  deux  autres  Cantiques  (pour  les- 
quels nous  avons  une  ferme  promesse) ,  ce  n'est 
pas  louer  que  de  faire  observer  comme  l'enchan- 
tement provient  d'une  rencontre  de  la  brièveté 
et  de  la  transparence.  Il  suffira  de  lire  pour 
saluer  à  leur  passage,  comme  d'heureux  joyaux, 
ce   «   feu  qui  triomphait  d'un  hémisphère  de 

ténèbres  », 

Un  foco 
CK emispevio  di  ténèbre  vincia 

ou  ces  infernales  forêts  dont  «  les  frondaisons 
n'étaient  point  vertes  mais  de  couleur  obscure, 
non  de  rameaux  purs,  mais  noués  et  tordus  », 

Non  frondi  verdi,  ma  di  color  fosco 
Nonramischietti,  ma  nodoai  e  invoîti... 


C4  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

Les  bonheurs  de  détail  vérifient  la  méthode 
heureuse.  En  deux  langues  aussi  voisines,  la 
forme  française  la  plus  rapprochée  de  Titalienne, 
le  mot-doublet,  ne  contient  pas  toujours  un 
équivalent  juste.  La  fausse  parenté  des  tours 
impose  des  erreurs.  Il  faut  que  l'esprit  réagisse 
contre  Fasservissement  de  Toreille,  et  c'est  ce 
que  l'on  fait  quand  on  traduit  uince  par 
triomphe,  au  lieu  des  dérivés  de  «  vaincre  »,  et 
nodosi  par  noués,  plutôt  que  noueux,  le  parti- 
cipe étant  ici  plus  voisin  de  l'expression  du 
texte  que  Tadjectif  français  correspondant. 
Ailleurs,  a  bcn  manifestar  le  cose  niiove  est  tra- 
duit :  «  pour  bien  dépeindre  les  clioses  inouïes  »; 
qualunqiie  trade  in  eterno  c  consiinlo  devient, 
en  français  juste  et  pur  :  «  quiconque  a  trahi 
brûle  éternellement  >>  ;  trovammo  risonnar 
quelïacqua  tinta  se  change  en  :  «  nous  trou- 
vâmes la  chute  retentissante  de  cette  eau 
sombre  » ,  si  conforme  au  génie  abstrait  de  notre 
langue.  Au  rebours  du  traître  classique,  le  véri- 
table traducteur  opère  avec  une  générosité  de 
héros  et,  servant  passionne  du  texte  qu  il  mé- 


TRADUCTION    ET    COMMENTAIRE  65 

dite,  il  ne  peut  le  transcrire  sans  l'avoir  repensé. 
Mais  cet  effort  est  peu  de  chose  en  comparai- 
son du  service  qu'il  me  reste  à  faire  connaître. 

Lorsque  Clément  Marot  fit  l'édition  des  poè- 
mes de  Villon,  les  années  avaient  couru  si  rapi- 
dement que  les  hommes  du  commencement  du 
xvi^  siècle  ne  parvenaient  déjà  plus  à  se  définir 
l'identité  des  légataires  énumérés  dans  les  Testa- 
ments ;  à  plus  forte  raison  la  signification  des  legs 
devenait-elle  obscure,  bien  que  choses  et  gens 
ne  remontassent  qu'à  une  cinquantaine  d'années. 
Un  peu  dépité,  mais  fort  sage,  l'éditeur  écrivait  : 
(c  Quant  à  l'industrie  des  legs  qu'il  fait  dans 
«  ses  deux  Testaments,  pour  suffisamment  la 
«  connaître  et  entendre,  il  faudrait  avoir  été  de 
«  son  temps  à  Paris  et  avoir  connu  les  lieux, 
c(  les  choses  et  les  hommes  dont  il  parle  :  la 
«  mémoire  desquels  tant  plus  se  passera,  tant 
«  moins  se  connaîtra  icelle  industrie  de  ses  legs 
«  dits.  Le  reste  des  œuvres  de  notre  Villon, 
«  hors  cela,  est  de  tel  artifice  et  tant  plein  de 
((  bonne  doctrine  et  tellement  peint  de  mille 

5 


66  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

«  belles  couleurs  que  le  temps  qui  tout  efface 
«  jusque  ici  ne  l'a  su  effacer...  »  L'épave  pré- 
cieuse ne  paraît  d'ailleurs  point  consoler  du 
naufrage  le  traducteur  gascon.  Marot  sentait 
déjà  ce  beau  souci  de  la  durée  pratique  auquel 
se  conforma  bientôt  tout  poète  français  admi- 
nistrateur de  sa  gloire  et  soucieux  d'être  accom- 
pagné d'âge  en  âge.  Dante  n'a  pas  suivi  ce 
principe  fondamental  de  toute  haute  poésie  ; 
c'est  donc  tant  pis  pour  lui  si  l'obscurité  de  ses 
allusions  le  réduit  quelquefois  à  la  condition 
de  grand  poète  de  village  ou  de  municipe  '. 

Mais  nous  espérons  de  la  lecture  de  Dante 
des  profits  qui  ne  sont  pas  seulement  relatifs, 
comme  pour  Villon,  à  son  «   artifice  ».  d'éter- 


1 .  Mistral  a  procédé  moins  elliptiquement.  C'est  qu'il 
devait  révéler  à  lui-même  un  peuple  qui  s'ignore.  A  l'allusion 
en  forme  brève,  il  a  substitué  le  récit  direct  et  l'exposition.  Ce 
détail  de  1  histoire  provençale  que  tout  Provençal  bien  appris 
devrait  connaître  et  ne  connaît  point,  mais  que  le  poète  de 
Calendal,  par  piété,  pudeur  et  honneur,  annonce  être  connu 
de  tous,  est  raconté  par  lui  de  fil  en  aiguille.  Ainsi  les  héros 
de  nos  chai'tes  sont-ils  tirés  d'entre  les  morts  et  pleinement 
ressuscites. 


TRADUCTION  ET  COMMENTAIRE        07 

nelle  beauté  ni  à  sa  u  doctrine  »  d'impérissable 
sagesse,  bien  que  ce  soit  là  Tessentiel.  Le  mo- 
ment de  rheure  italienne  qu'il  a  résumé  est 
précieux.  Pas  plus  que  les  hommes  les  époques 
de  l'histoire  ne  connaissent  l'égalité.  Nous 
avons  intérêt  à  courir  avec  Dante  les  bourgades 
et  les  châtelets  de  Toscane,  à  vivre  la  vie  floren- 
tine, à  connaître  en  journalistes  et  en  chroni- 
queurs les  lieux  et  les  noms  illustres  dont  il  est 
plein.  Le  sujet  de  Villon  est,  au  contraire,  un 
pur  fatras.  Marot  avait  parfaitement  raison  d'en 
prendre  texte  pour  mettre  en  garde  les  poètes 
de  son  temps  :  «  Qui  voudra  faire  une  œuvre 
«  de  longue  durée  ne  prenne  son  sujet  de 
«  telles  choses  basses  et  particulières  ».  Parti- 
culière, mais  point  basse,  la  matière  dantesque 
eût  permis  un  sublime  plus  soutenu  si  le  poète 
l'eût  dépouillée  davantage;  il  est  trop  vrai 
qu'elle  ralentit  et  appesantit  l'attention  ;  son 
mystère  touffu  trompe  toute  recherche,  quand 
on  est  dépourvu  de  fil  conducteur.  C'est  à  nous 
donner  ce  guide  constant  que  M"'®  Espinasse- 
Mongenet  a  bien  voulu  se  dévouer. 


68  LE   CONSEIL   DE    DANTE 

J'avoue  que  mes  yeux  ont  été  d'abord  effrayés 
par  la  multitude  et  la  luxuriance  des  notes  à 
l'encre  rouge  qui  couvraient  l'ample  manuscrit 
que  Ton  m'avait  fait  l'honneur  de  me  confier, 
mais  chacune  d'elles,  à  peine  parcourue, 
débrouillait  de  fortes  difficultés,  m  éclairait 
mieux  ce  que  je  croyais  avoir  compris  tout  à 
fait,  ou  encore  la  lumière  neuve  m'en  renouve- 
lait le  bon  sens.  Il  fut  un  jour  question  de  faire 
disparaître  ces  notes  de  bon  secours.  Qu'il  me 
soit  permis  de  me  prévaloir  d  avoir  fait  entendre 
une  protestation  efficace.  Le  commentaire  con- 
tinu, ainsi  conduit  d'un  bout  à  l'autre  du  poème, 
est  une  œuvre  sans  prix,  et  qui  vaut  par  le 
résultat  comme  pai'  le  labeur  qu'elle  représente. 
Pour  correspondre  à  tant  d'énigmes  rimées, 
pour  suivre  l'extraordinaire  foison  des  anec- 
dotes empruntées  à  la  grande  et  à  la  petite 
chronique  des  vieux  peuples  établis  au  bord  de 
l'Arno,  voici  enfin  un  nombre  égal  d  explica- 
tions rapides  et  claires,  ne  laissant  rien  dans 
l'ombre  et  réduisant  à  peu  de  chose  Tincerti- 
tude.  Imitée,  adaptée  des  éditions  classiques  de 


TRADUCTION    ET    COMMENTAIRE  69 

l'Italie  moderne,  substance  de  dix  mille  volumes 
de  recherche  et  de  docte  querelle,  cette  anno- 
tation dispense  désormais  des  opérations  étran- 
gères à  la  voluptueuse  intelligence  du  vers.  Le 
bizarre  et  puissant  poète  qui  nous  apporte  au 
bout  de  son  bras  tendu  à  travers  les  âges  tous 
les  moindres  cancans  de  son  siècle  et  de  sa  cité, 
est  pieusement  soulagé  d'une  lourde  part  du 
fardeau.  Nous  continuerons  à  nous  enchanter 
de  la  densité  augurale,  de  la  concision  sib}^- 
line  ;  nous  ne  souffrirons  plus  de  n'en  point 
saisir  tout  le  sens.  Plus  encore  que  la  confron- 
tation matérielle  des  deux  langages  et  presque 
autant  que  la  lucide  beauté  des  transpositions, 
ces  lignes  charitables  permettront  à  notre  public 
de  ne  plus  hésiter  entre  le  charme  de  beautés 
accessibles  à  peine  voilées  et  Tignorance  du 
thème  historique.  Debout  sur  les  confins  du 
mystère  qu'il  connaît  bien,  le  gracieux  traduc- 
teur se  fait  notre  Virgile,  et  son  flambeau  unique 
illumine  notre  chemin. 

Le  rayon  promené  sur  les  obscurités  de  l'his- 
toire en  ravive  aussi  les  points  éclairés.  Il  s'étend 


1Ù  LE    CONSEIL    DE    t)ANTÉ 

à  la  poésie.  Ce  que  Dante  a  reçu  de  Virgile,  de 
Stace,  de  Lucain,  d'Horace,  d'Ovide,  ce  qui 
lui  vient  d'Aristote  et  d'Homère,  ce  qu'il  a  tiré 
de  la  Bible  ^  et  des  Pères  latins  et  grecs  est 
indiqué  avec  une  érudition  précise  et  solide,  en 
termes  généreux  où  se  révèle  une  piété  recon- 
naissante qui  n'ignore  pas  que  l'admiration 
véritable  veut  être  exprimée  de  tout  cœur.  L'an- 
cienne critique  française  ne  craignait  pas  d'ai- 
mer et  de  faire  aimer  la  fleur  de  son  enseigne- 
ment. M""^  Espinasse-Mongenet  a  suivi  cette 
méthode  utile  et  charmante.  Elle  a  pris  en 
outre  le  soin  d'attirer  et  de  solliciter  1  atten- 
tion sur  les  beautés  cachées,  les  intentions 
secrètes,  les  concordances  mystérieuses  qui  se 


1.  Nulle  part,  chez  nous,  les  significations  et  les  concor- 
dances chrétiennes  de  la  Divine  Comédie  n'avaient  encore  été 
indiquées  avec  cette  abondance  et  cette  précision.  L'œuvre 
d  Ozanam  est  ainsi  rajeunie  et  complétée.  Notre  génération 
n  avait  connu  à  ce  point  de  vue  que  les  leçons,  il  est  vrai,  ma- 
gistrales, de  M.  l'abbé  Couture  à  llnstitut  catholique  de  Tou- 
louse. On  en  trouvera  la  substance  aux  œuvres  posthumes  de 
ce  professeur  admirable,  qui  sut  être  historien  et  philosophe 
[Enseignement,  pp.  870-871). 


TRADUCTION    ET    COMMENTAIRE  71 

présentent  à  chaque  pas  et  qui  risquent  d'échap- 
per dans  une  lecture  rapide.  La  symbolique  de 
Dante  n'est  pas  plus  oubliée  que  poursuivie  à 
l'excès  ;  presque  toujours  le  latin  diaphane  de 
Benvenuto  da  Iinola  en  donne  un  aperçu  com- 
plété par  de  précieuses  références  aux  passages 
du  Çoiwivio,  du  De  Monarchia  où  Dante,  qui 
excellait  au  commentaire  de  ses  poèmes,  s  ex- 
plique sans  détour,  sinon  sans  subtilité. 


VI 

L'INTELLIGENCE  DE  «  L'ENFER  » 


Les  rares  qualités  de  souplesse  et  de  fermeté 
propres  à  la  version  nouvelle  pourraient  renou- 
veler l'idée  que  nous  nous  sommes  faite  du 
premier  Cantique. 

Si  Voltaire  n'avait  rien  compris  à  lEnfer, 
les  hommes  de  1830  le  comprirent  tout  de  tra- 
vers, et  le  Dante  perpétuellement  «  effaré  »  de 
Victor  Hugo,  réalise,  je  crois  la  plénitude  du 
contre-sens.  Ce  commentaire  romantique,  écrit, 
ou  dessiné,  mis  en  musique  ou  mis  envers,  nous 
a  longtemps  gâté,  par  les  pauvretés  de  son  pit- 
toresque vertigineux  \  ce  poème  écrit  et  conçu 


1 .  C'est  à  ce  commentaire  extravagant  qu'il  faut  attribuer 


l'intelligf:nce  de  «  i/knfer  »  73 

bien  au  contraire  comme  un  système  de  pentes 
graduelles,  ménagées  sans  vaine  précipitation, 
vers  des  états  fixes  et  clairs.  Une  harmonie 
savante,  un  profond  sentiment  des  correspon- 
dances mystiques  se  dégage  de  l'économie  du 
lieu  douloureux.  D'un  cercle  ou  d'une  fosse  à 
lautre,  les  clameurs,  les  aveux,  les  récits  de 
supplices  ne  cessent  pas  de  souligner  les  signi- 
fications morales  des  enceintes  dessinées  en 
lignes  de  feu  ou  de  sang  sur  les  grisailles  de  la 
nuit.  Ces  fonds  détachent  toute  silhouette  souf- 
frante avec  une  intense  énergie,  mais  sans  efie-t 
de  couleurs  brutales,  grâce  à  la  molle  estompe 
d'une  fumée  de  deuil  qui  enveloppe  l'atmo- 
sphère et  le  paysage.  Cependant  le  relief  des 
terrains  successifs  apparaît  avec  une  netteté  si 
parfaite  qu'avec  l'aide  de  notre  guide,  on  peut 
se  promener  comme  en  pays  de  connaissance  à 


le  jugement  bizarre  porté  sur  Dante  par  le  solide  esprit  de 
Proudhon.  (Voir  Proudhon,  Les  Fenunelins.  Les  grandes 
figures  romantiques.  Introduction  d  Henri  Lagrange,  collec- 
tion du  Cercle  Proudhon,  et  aussi  revue  d'Action  française  du 
15  février  1912.) 


74  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

travers  ce  royaume  imaginaire  de  la  poésie. 
C'est  mal  imiter  Farinata  que  «  prendre 
l Enfer  en  mépris  ».  C'est  là  que  Dante  a  le 
mieux  construit.  Surtout  grand  musicien  dans 
le  Paradis,  statuaire  incomparable  dans  les  bas- 
reliefs  de  la  montagne  du  Purgatoire,  on  peut 
se  rendre  compte  qu  il  a  été  architecte  supérieur 
dans  la  conception  et  l'exécution  de  l  Enfer. 
Sans  blasphémer,  sans  préférer  quoi  que  ce  soit 
à  la  perle  du  Purgatoire,  même  en  continuant 
à  tenir  en  affection  supérieure  la  lumière  angé- 
lique  du  Paradis,  il  ne  sera  plus  permis  de 
laisser  réduire  les  splendeurs  de  la  tragédie  sou- 
terraine aux  épisodes  d'Ugolin  et  de  Timmortelle 
Françoise,  ni  au  spectacle  de  quelques  tortures 
ingénieusement  raffinées.  M™*'  Espinasse-Mon- 
genet  a  rendu  tout  à  fait  sensibles  un  très 
grand  nombre  d'autres  grandes  beautés  que 
nous  avions  eu  le  tort  d  oublier.  C'est  dans  sa 
version  que,  pour  ma  part,  je  me  suis  vraiment 
rendu  compte  de  certaines  énumérations  d'une 
telle  grâce  qu'on  en  trouverait  difficilement  de 
plus  douces  dans  Homère.  Elle  m'a  fait  com- 


L  INTELLIGENCE    DE    «    L  ENFER    »  75 

prendre  les  magnificences  du  chant  XIII,  où 
gémit  Thomme  suicidé  dont  la  chair,  en  ressus- 
citant, viendra  un  jour  se  pendre  «  à  Tarhre  de 
son  âme  ennemie  »  ;  Tallégorie  de  la  Fortune 
au  VU*'  chant  et  surtout  le  finale  du  XXVP, 
cette  poignante  mort  d'Ulysse,  sur  le  vaisseau 
brisé  qui  entraîne  un  monde  à  Tabîme.  J'ai  pu 
aussi  prendre  une  idée  beaucoup  plus  nette  du 
«  grotesque  «  de  Dante,  et  l'apparenter,  d'une 
part,  au  ton  grivois,  solennel  et  fin  de  Boccace 
(qui  n'est  pas  loin)  et,  d'autre  part,  à  la  pre- 
mière rusticité  locale,  celle  de  l'ancien  Latium, 
qui  a  gardé,  chez  ce  petit-fils  des  Romains  émi- 
grés jadis  à  Florence,  une  extraordinaire  saveur 
d'àpre  patois.  — Et  nulle  traduction,  jusqu'ici, 
n'avait  été  assez  maîtresse  des  ensembles  du 
poème  pour  en  faire  aussi  bien  valoir  les  hors- 
d'œuvre  ou  les  ornements  latéraux.  Par  exemple 
au  chant  XXIV,  quand  le  poète  veut  graver 
dans  les  mémoires  l'éternel  recommencement 
d'un  supplice  qui  consiste  à  incinérer  sans  cesse 
le  même  corps  du  même  damné,  qui  se 
reforme  pour  retomber  en  cendre  aussitôt,  un 


76  LK    CONSEIL    DE    DANTE 

sursaut  de  lyrisme  fait  bondir  le  récitatif,  et  le 
narrateur  se  met  à  chanter  :  «  Ainsi,  chez  les 
«  grands  sages,  on  assure  —  que  le  phénix 
«  meurt  et  puis  renaît  —  quand  de  sa  cinq  cen- 
«  tième  année  il  approche.  —  Herbe  ni  grain 
«  pendant  sa  vie  ne  le  nourrissent,  —  mais  les 
«  seules  larmes  de  Tencens  et  de  l'ammome. . .  » 

Cosi  per  H  gran  savi  si  confessa 
Che  la  fenice  muore  e  poi  rinasce 
Qiiandoal  cinquecentesimo  anno  oppressa. 

Evha  ne  hiada  in  sua  vita  non  pasce 
Ma  sol  dincenso  lagrinia  e  damomo 
E  nardo  e  mirra  son  V ultime  fasce. 

Quel  chant  vaut  celui  de  ces  mots  !  Qu'}'^ 
ajouterait  une  lyre  !  Voilà  notre  imagination 
élancée  jusqu'aux  cieux.  Ces  fusées,  ces  éclairs, 
il  est  vrai,  ne  se  perdent  pas  inutilement  dans 
la  nue,  et  le  mouvement  qu'ils  engendrent  redes- 
cend aussitôt  pour  servir,  comme  chez  tous  les 
grands  poètes,  à  accélérer  l'action.  Cette  action 
gi'aduelle  et  régulière  attache  et  suspend  de 
mieux  en  mieux  notre  cœur  au  mouvement  glis- 
sant, et  à  la  parole  alternée  des  deux  voyageurs. 


L  INTELLIGENCE    DE    «    l'eNFER    »  77 

dont  Titinéraire  ni  la  pensée  ne  peut  dévier  de 
leur  commun  objet,  précis  et  immense.  Comme 
leurs  prédécesseurs  de  VÈnéide,  ils  vont  sous 
Tarche  des  ténèbres 

...  obscnri,  sola  siib  nocte,  per  umhram. 

Mais  le  jour  le  plus  clair  jaillit  de  leurs  paroles 
et  inonde  Tesprit,  quand  1  esprit  se  recueille, 
écoute  et  entend.  Elles  traitent  sans  défaillir 
de  la  dignité  de  la  vie  et  du  prix  de  notre  âme 
selon  notre  rapport  avec  un  arbitre  éternel.  La 
chair  et  ses  terreurs  et  ses  délicatesses  sont  inté- 
ressées durement  à  chaque  sanction  infernale, 
mais  Tintelligence  est  conviée  à  les  comprendre 
une  par  une,  la  volonté  à  les  fuir  au  nom  de 
Tamour.  La  géométrie  morale  et  la  passion 
logique  de  Biaise  Pascal  ou  de  Joseph  de  Maistre 
ne  sauront  pas  mieux  enseigner  que  la  pitié 
et  la  justice,  la  bonté  et  le  châtiment  doivent 
être  conçus  comme  membres  et  organes  d'une 
seule  même  et  éternelle  Pensée.  Les  tercets  se 
succèdent   dans   une   pompe  gi^ave,   avec   une 


78  LE   CONSEIL    DE    DANTE 

«  grave  douceur  »  '  ;  un  poète  questionne, 
l'autre  poète  explique,  tous  deux  ont  le  cœur 
satisfait. 

La  tristesse  dantesque  est  intérieure  au  poète  : 
son  ouvrage  rayonne  la  paix  et  la  joie.  L'homme 
est  triste  en  raison  de  toutes  les  limites  oppo- 
sées aux  violences  des  sens  et  du  cœur  par  son 
intelligence,  à  la  fois  serve  et  libre  d'une  volonté 
passionnée.  Mais  parce  que  son  œuvre  est  faite 
des  trois  forces  maintenues  en  état  et  tendues 
dans  une  direction  définie,  les  stances  les  plus 
sombres  inspirent  un  amour  raisonné  de  la  vie, 
de  ses  lois,  de  leur  ordre  et  de  leur  bienfait 
général.  Cette  œuvre  est  le  témoin  comme  elle 
est  le  produit  des  combats  d'une  grande  âme 
qui  se  surmonte.  Sa  réussite  récompense  l'idée 
juste  obéie  héroïquement. 


1.  Dans  la  grave  douceur  de  tes  divines  rimes...  JBAf;  Mo- 
HÉAS,  Invocation  à  Dante,  dana  Eriphy le. 


l'intelligence  de  «  l'enfer  «  79 


La  nature  du  beau  poétique  et  moral,  ainsi 
entendue  et  traduite,  rend  l'œuvre  de  Dante 
éminemment  propice  aux  années  d'apprentis- 
sage et  de  préparation  ;  ce  ne  serait  donc  pas 
en  vain  qu'elle  serait  bien  comprise  des  géné- 
rations qui  s'élèvent.  Dante  peut  guérir  plusieurs 
des  défauts  de  ce  jeune  siècle  et  en  stimuler  les 
vertus.  De  ce  maître  suave  et  dur,  irritable  et 
puissant,  les  âpretés  s'imposeront  par  un  charme 
fait  de  raison  et  d'éloquence,  de  musique  et 
d'amour.  Debout  et  resserré  dans  sa  longue 
cape  sans  plis,  tel  que  l'évoque  une  icono- 
graphie assez  véridique,  il  ne  fera  point  grâce  à 
la  mollesse,  à  la  dispersion,  au  vain  rêve,  à  la 
fausse  sensiblerie  :  mais  le  sentiment  fort,  l'idée 
vraie,  l'image  ferme  et  cohérente,  les  passions 
ardemment  tenues  et  menées  ou  utilisées, 
toutes  les  vertus,  tous  les  biens  qui  le  firent 
frissonner  des  pieds  à  la  tête,  sans  faire  osciller 
sa  raison  ni  hésiter  son  cœur,  contribueront  à 
faire  entendre  qu'il  y  a  des  façons  de  sentir  sans 


80  LE    CONSEIL    DE    DANTE 

faiblir,  et  que  l'excès,  l'abus,  sont  de  simples 
états  de  dégénérescence  morale  qui  ramènent 
une  âme  fort  au-dessous  de  son  point  de 
vigueur  réelle  et  d'intensité  véritable.  Quand 
les  jeunes  lecteurs  auront  vu  ce  poète  de  la 
volonté  et  de  la  raison  fondre  en  larmes  comme 
un  enfant,  pâmer  comme  une  femme,  retomber 
sur  la  terre  comme  un  corps  mort  ou  rire  de 
bonheur  au  rayon  des  belles  étoiles,  il  leur  aura 
peut-être  donné  une  idée  juste  des  mystères  du 
sentiment,  sur  lequel  ils  auront  moins  de 
chances  d'être  abusés  par  les  charlatans  de  toute 
origine. 

A  l'utile  leçon  de  vérité  antiromantique,  ce 
Florentin  en  deuil  de  son  bel  San  Giovanni,  cet 
énergique  cittadin  délia  citta partita  ajoutera  une 
sérieuse  leçon  de  civisme.  Son  action  posthume 
a  triomphé  dans  son  pays,  des  partages  et  des 
divisions.  Puisqu'il  s'achemine  vers  nous  et, 
sans  doute,  s'assied  parmi  nous  pour  un  temps 
durable,  n'est-ce  pas  un  bon  conseiller  que  nous 
ménage  le  destin?  Il  n'aurait  plus  sujet  de  gémir 
son  Ahi  serva  Italia,  di  dolore  osicllo  !  Mais  des 


l'intelligence  de  «  l'enfer  »  81 

servitudes  égales  menaçant  aujourd  hui  de  peser 
sur  la  Gaule,  le  vieil  Italien  peut  contribuer  à 
nous  mettre  au  courant  des  cruautés  du  joug, 
des  douceurs  de  rindépendance.  de  l'afireuse 
fortune  d  un  pays  démembré  ou  mal  réuni,  du 
pathétique  déchirant  et  presque  honteux  propre 
aux  aspirations  d'une  volonté  nationale  qui  en 
est  réduite  à  se  délivrer  par  de  simples  chants 
d'élégie  ou  de  satire.  Les  Français  modernes, 
dont  les  pères  ont  été  trop  heureux  et  qui  ont 
besoin  d'être  avertis  de  la  gi'avité  d'une  épreuve 
que  tout  prépare,  ne  trouveront  nulle  part  ail- 
leurs d  avertissement  plus  complet  ni  aussi  pres- 
sant. Cette  leçon  de  Dante  pourra  suffire  à  leur 
inspirer  de  la  vigilance.  Par  ce  grand  person- 
nage de  la  plus  haute  élite  humaine  d'un  beau 
temps  et  de  tous  les  temps,  ils  pourront  éprou- 
ver par  le  cœur  et  les  3'eux  ce  qu'est  une  terre 
conquise  et  ce  que  vaut  un  noble  peuple  s'il  a 
eu  le  malheur  de  se  laisser  recouvrir  par  la  bar- 
barie. 

1912-1913. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


AVANT-PROPOS 7 

LE  CONSEIL  DE  DANTE U 

C'est  le  roi  des  poêles 13 

1.     l'homme 15 

ii.    béatrice 25 

III.  LA  poésie  et  la  pensée 40 

IV.  LA  VERTU   DE  DANTE 53 

V.  TRADUCTION  ET  COMMENTAIRE 60 

VI.  L  INTELLIGENCE  DE    «    l'eNFER    » 72 


LES    OUVRAGES   PUBLIES 

PAR 

LA  NOUVELLE  LIBRAIRIE  NATIONALE 

SONT 

SOUS    LA    HAUTE    LOI 

DE    l'esprit 

QUI    ANIME    et  règle 

l'œuvre  DE  DANTE 


LE   VP  CENTENAIRE  DE   LA   MORT  DE  DANTE, 
FÊTE  DE  L  INTELLIGENCE,  APPELLE  L'ATTENTION 

SUR 

L'AVENIR 

DE 

L'INTELLIGENCE 


CHARLES  MAURRAS 

Si  quelques-uns  de  nos  écrivains  sont  revenus 
à  la  pureté  classique,  s'ils  ont  retrouvé  le  res- 
pect des  droits  du  cerveau  sur  les  diverses  par- 
ties de  l'être,  s'ils  se  sont  repris  d'amour  pour 
Tordre,  la  discipline  et  la  volonté  dans  lart.  si 
enfin  une  défense  s'est  organisée  pour  1  auto- 
nomie française  d'une  part  et.  d'autre  part,  pour 
la  beauté  éternelle  et  universelle,  c'est  à  l'au- 
teur de  l'Auenirde  l'intelligence  que  nous  devons 
ces  bienfaits.  Ch.    Le  Goffic. 

{La  Littérature  française  au  XX''  siècle.) 

M.  Maurras  se  retrouve  ici  avec  cette  sûreté 
de  jugement  et  de  goût  qui  l'avaient  mis,  avant 
son  entrée  dans  la  politique  active,  au  premier 
rang  de  nos  critiques.  L'Invocation  à  Minerve 
qui  clôt  le  volume  révélera  encore  en  lui  un 
autre  talent,  je  veux  dire  la  puissance  évoca- 
tricede  passions  disparues,  la  perfection  incom- 
parable de  la  forme.  R.-P.  Descoqs. 

(A  travers  l'Œuvre  de  M.  Maurras.) 

Un  volume  in-16  de  320  pages  (10^  raille).    .     6  Ir.  50 


DANS  LŒUVRE  DE  DANTE  LE  MONDE  CÉLÈBRE 

LE  ROLE  CIVILISATEUR  DE  LA  POÉSIE  QUI    EST 

ANALYSÉ  DANS 

L'ART   VAINQUEUR 


.lOACHIM  GASQUET 

Le  poète  d'inspiration  nurement  lyrique  qu'est 
Joachini  Gasquet,  s'est  donné  carrière  dans  ces 
pages  à  la  fois  élevées  et  vivantes  qu'anime  un 
souffle  puissant  et  qu'éclaire  le  raj'onnement 
d'une  intelligence  ouverte  à  toutes  les  audaces 
modernes  et  qui  s'est  patiemment  nourrie  à 
toutes  les  sources  classiques. 

Georgk  BoNNAMOun.  {L'Eclair.) 

Un  volume  in-16  double-couronne  (2*  mille) .     5  fr.  » 


A  LA  NOÉL  DE  LA  VICTOIRE,  LA  NOUVELLE 
LIBRAIRIE  NATIONALE  A  PUBLIÉ  LE  GRAND 
POÈME  DE  LA  GUERRE,  DU  MÊME  AUTEUR 

LES  HYMNES 

1914-1918 

La  première  épopée  qu'ait  suscitée  la  guerre 
et  peut-être  le  poème  le  plus  original  qu'elle 
ait  inspiré.  F.  Vandérem.  {liivue  de  Paris.) 

Fête  de  la  couleur,  des  lignes  et  des  sons. 

Louis  Bertrand.  {L'Écho  de  Paris.) 

Un  bel  album  in-4^  sur  papier  vergé  (2"  édit).  10  fr.  » 


COMME   LES   CONTEMPORAINS   DE   DANTE   SONT 

JUGÉS    DANS    SA    DIVINE   COMÉDIE,    LES 

CÉLÉBRITÉS  DE  NOTRE  TEMPS  SONT  JUGÉES 

DANS  LES 

SOUVENIRS 

DES  MILIEUX  LITTÉRAIRES,  POLITIQUES, 
ARTISTIQUES  ET  MÉDICAUX 

FANTÔMES    ET    VIVANTS    —    DEVANT    LA    DOULEUR 

l'entre -DEUX -GUERRES 

SALONS  ET  JOURNAUX 


LEON   DAUDET 


Une  foule  de  portraits  véridiques,  en  chair 
et  en  os,  des  principales  notabilités  contempo- 
raines des  lettres,  des  arts  et  de  la  politique, 
illustrent  ces  pages.  Jamais  le  clairvoyant  obser- 
vateur de  la  société  actuelle  n'a  été  mieux  ins- 
piré, n'a  dépensé  plus  de  talent. 

(La  Revue  Ideue.) 

Rien  n'est  comparable,  dans  aucun  ouvrage 
actuel,  à  l'étonnante  galerie  des  contemporains 
que  donne  Léon  Daudet. 

[Les  Annales  politi/jues  et  Utiérairei.) 


Un  beau  volume  in-8'  carre  de  672  pages   .     25  fr.     » 


LE  DRAME  INTERIEUR  QUI  MET  AUX  PRISES 

LES    PASSIONS   ET   L'INTELLIGENCE    DANS    L'ÂME 

DE  DANTE  EST  l'ZTUDIÉ  DANS 

L'HÉRÉDO 

ESSAI  SUR  LE  DRAME  INTÉRIEUR 

PAU 

LÉON   DAUDET 


M.  Léon  Daudet  vient  de  publier  un  livre 
dont  le  titre,  le  sujet  et  la  thèse  sont  également 
originaux  et  intéressants.  Il  y  a  chez  cet  écri- 
vain si  extraordinairenienl  doué,  à  côté  du 
politique  et  du  romancier,  un  philosophe. 

{L'Illustral.iun.) 

L'auteur  a  su  rendre  claires  et  frappantes 
des  explications  d'un  ordre  peu  courant  dans 
le  public.  Un  grand  nombre  de  vérités  et 
d'images  vous  hantent  après  la  lecture...  Prenez- 
le  sur  votre  oreiller,  vous  verrez  se  lever 
l'aurore. 

(L'Intransigeant.) 


Un  volume  in-l6  de  320  pages  (15«  mille).    .     6  fr.  50 


L'ŒUVRE  DE  DANTE  ENSEIGNE   L'ORDRE. 

C'EST  AUSSI  POUR  LA  VICTOIRE  DE  TOUTES 

LES  FORMES   DE  L'ORDRE   SUR  LE  CHAOS 

INTÉRIEUR  QU'A  ÉTÉ  ÉCRIT 

LE  PÈRE 


GEORGES  VALOIS 


On  retrouvera  dans  cet  ouvrage  l'aixalysle 
pénétrant  de  l'Homme  qui  vient,  mais  fortifié 
et  mûri  dans  la  connaissance  de  la  vie  chré- 
tienne. Il  est  certain  que  ce  nouveau  livre  de 
Valois  sera  regardé  comme  une  des  plus  Fortes 
manifestations  de  ce  mouvement  profond  par 
lequel  1  intelligence  française  retrouve  les  voies 
qui  la  conduisent  à  Rome,  où  est  sa  nourriture 
spirituelle. 

(La  Revice  Hebdomadaire.) 

«  L'ordre  du  foyer  détruit,  c'est  la  cité  qui 
chancelle  »  écrit  Georges  Valois.  Si  cette  solide 
pensée  est  tenue  pour  vérité  il  faudra  méditer 
cette  philosophie  de  la  famille  qui  remet  l'ordre 
dans  les  esprits  et  montre  sous  l'aspect  du 
drame  éternel  de  la  paternité  la  vie  humaine 
ordonnée  autour  du  Père. 

(lieiista  Quincennal.) 


Un  volume  in-10  de  320  pages  (7^  mille)  .    .     6  fr.  50 


LK  SOUVENIR  DE  DANTE  A  ROME  EST  ÉVOQUÉ 
AU  CHAPITRE  «  ROME  DANS  LA  DIVINE  COMÉDIE  », 

DE 

PIE  X  ET   ROME 

NOTES   ET   SOUVENIRS 

1903-1914 

PAR 

CAMILLE  BELLAIGUE 


Voici  un  livre  que  j'aime.  Sous  ce  titre  Pie  X 
et  Rome,  Camille  Bellaigue  a  écrit  un  livre  que 
pénètre  et  vivifie  un  sentiment  dune  nuance 
infiniment  rare...  Beau  livre  en  vérité:  l'har- 
monie est  complète  entre  l'auteur  et  son  sujet... 

Je  vous  souhaite  la  même  joie  que  je  viens 
d  avoir  :  celle  de  lire  un  noble  livre,  écrit  par 
un  artiste  croj'ant,  qui  sait  ce  que  c'est  qu  un 
pape  et  ce  qu'est  la  langue  française. 

René  Bazin 
(de  l'Académie  Française.) 

M.  Camille  Bellaigue  a  voué  un  culte  à  son 
auguste  ami.  Les  pages  qu'il  lui  a  consacrées 
sont  exquises...  Il  a  très  bien  vu  Rome...  Ses 
impressions  complètent  à  merveille  ce  livre. 

[Le  Temps.) 


Un  volume  in-16  de  320  pages  (8*  mille)  .   .     5  fr. 


CHARLES   MAURRAS 

POÈMES 


ANATOLE    FRANCE 
XAVIEK   DE    MAGALLON   —   MARIUS    ANDRÉ 

PORTRAITS,  JUGEMENTS  ET  OPINIONS 

DE 

JOSEPH    DARBAUD    —   ARGENS   —   JACQUES    BAINVILLE 
MAURICE    BARRÉS    —    CAMILLE    BELLAIGUE 

EDOUARD    BERTH    LOUIS    BERTRAND    PAUL    BOURGET 

CHARLES-BRUN     —    LÉON    DAUDET 

LUCIE    DELARUE-MARDRUS    PIERRE    DEVOLUY 

LOUIS    DIMIER    —   BRUNO    DURAND    —   ALBERT    ERLANDE 

JEANNE    DE   FLANDREYSY   —   ADRIEN  FRISSANT 

JOACHIM   GASQUET  —  FERNAND  GAUZY  —  URBAIN   GOHIER 

DANIEL  HALÉVY  —  CHARLES  LE  GOFFIC  GEORGE    MALET 

CAMILLE    MAUCLAIR    LUCIEN    MORE  AU 

COMTESSE    DE    NOAILLES    PAMPILLE 

ADOLPHE    RETTÉ    M.    DK    ROUX    EMILE    SICARD 

GEORGES    VALOIS    —   JULES    VKRAN 

Un  bel  ouvrage,  in-16  double-couronne,  composé  eu  ix- 
Deberny  avec  filets  et  lettrines,  tiré  sur  papier  vergé,  et 
comprenant  un  portrait  gravé  sur  bois  de  Charles  Maurras 
et  un  fac-similé  d'écriture  et  d'épreuve  typographique 
(5'  mille) 5  fr.  » 


ACHEVE    D  IMPRIMER 

LE  SEIZE  SEPTEMBRE  MIL  NEUF  CENT  VINGT 

PAR 

l'imprimerie  HÉRISSEY 

A  ÉVREUX 

POUR 

LA   NOUVELLE  LIBRAIRIE  NATIONALE 

3,    PLACE   DU  PANTHÉON,    3 

PARIS 


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^       LA  NOUVELLE  LIBRAIRIE  NATIONALE 


A    REEDITE 

POUR  LE  VP  CENTENAIRE  DE  LA  MORT 

DE 

DANTE  ALIGHIERI 

LA  DIVINE  COMÉDIE 

L'ENFER 

AVEC    UNE    TKAnrr.TION    NOUVELLE    ET    IJES    NOTES 
ni; 

L.  ESPIXASSE-MONGEXET 

(ouvRACiE  covaoN'Ni':    i'\r.   i."  ac.  a  dkmie   kiîan  t;\  i  sn) 


PRÉFACE  DE  CHAULES  MAUIîRAS 


L'ENFER  forme  un  beau  volume  in-IS"  carré  de 
L-452  pages,  tiré  sur  très  beau  vélin  Navarre  sous  cou- 
verture en  caractères  Della-Robia,  imprimée  en  dcu\ 
couleurs  sur  simili-japon  blanc  nacré. 

L'EXEMI'LAIRK    :     20    FllANUS 

li  V  n  F.  r  \  .    I  M  I' K  I  M  K  n  I  !•:    c  h  .    iii';r.  issky 


Maurras,  Charles 

Le  conseil  de  Dante 


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